Un apport excessif en sel pourrait-il accélérer le déclin des facultés cognitives, en particulier chez les hommes âgés ? Selon Futura Sciences, une étude australienne publiée dans la revue Neurobiology of Aging révèle que les seniors consommant des quantités élevées de sodium présentent un affaiblissement plus marqué de leur mémoire épisodique.

Ce qu'il faut retenir

  • Une étude australienne a suivi 1 208 seniors pendant six ans pour évaluer l’impact d’un excès de sel sur la mémoire.
  • Les hommes présentant les apports en sodium les plus élevés ont montré un déclin significativement plus rapide de leur mémoire épisodique.
  • L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de ne pas dépasser 5 grammes de sel par jour, un seuil souvent dépassé sans que l’on s’en rende compte.
  • Les chercheurs évoquent des mécanismes comme l’inflammation cérébrale et l’altération des vaisseaux sanguins pour expliquer ce lien.
  • Aucune association nette n’a été observée chez les femmes dans le cadre de cette étude.

Une consommation de sel bien au-delà des recommandations

Chaque jour, la plupart des adultes ingèrent bien plus que les 5 grammes de sel recommandés par l’OMS. Ce seuil correspond à une cuillère à café, mais dans les faits, près de 80 % du sodium consommé provient du « sel caché » contenu dans des aliments du quotidien : pain, charcuterie, fromages, sauces ou plats préparés. Un simple croissant jambon-fromage peut apporter entre 2 et 2,5 grammes de sel, tandis qu’une portion de quiche lorraine en contient environ 2 grammes. Deux knackis atteignent près de 2 grammes, et un burger du commerce dépasse souvent 2,5 grammes. Autant dire que, sans même y prêter attention, il est aisé de franchir allègrement les limites sanitaires.

Une étude pionnière sur le vieillissement cérébral

Menée par des chercheurs de l’Edith Cowan University en Australie, cette étude s’appuie sur les données de 1 208 participants, âgés en moyenne de 71 ans au début de l’étude. Pendant 72 mois, ces seniors ont été suivis dans le cadre de la cohorte AIBL (Australian Imaging, Biomarkers and Lifestyle), dédiée à l’étude du vieillissement cérébral. Leur consommation de sodium a été évaluée dès le début, puis leurs fonctions cognitives ont été testées à quatre reprises, à 18 mois d’intervalle. Résultat : les hommes dont l’apport en sodium était le plus élevé ont connu un déclin plus rapide de leur mémoire épisodique, ce type de mémoire permettant de se remémorer des événements personnels ou des détails spécifiques du passé.

Ce phénomène n’a en revanche pas été observé de manière aussi marquée chez les femmes, soulignant une possible différence de sensibilité selon le sexe. « Nos résultats apportent une première preuve d’un lien entre une consommation plus élevée de sodium et les fonctions cognitives », a déclaré la neuroscientifique Samantha Gardener, auteure principale de l’étude. Elle a toutefois précisé que « des recherches supplémentaires sont nécessaires pour comprendre pleinement comment et pourquoi cette relation existe ».

Les mécanismes en cause : inflammation et vaisseaux abîmés

Les auteurs de l’étude avancent plusieurs hypothèses pour expliquer ce lien. Une consommation excessive de sodium pourrait favoriser l’inflammation cérébrale, endommager les petits vaisseaux sanguins et réduire l’irrigation du cerveau. Ces trois processus sont déjà connus pour jouer un rôle dans le vieillissement cognitif et pourraient, à long terme, accélérer le déclin des facultés mnésiques. Par ailleurs, des travaux antérieurs, comme une revue de littérature publiée dans Current Nutrition Reports, avaient déjà mis en évidence que de nombreuses études expérimentales reliaient un excès de sodium à l’inflammation cérébrale, à l’altération vasculaire et à des troubles de la mémoire.

Une autre piste explorée concerne le microbiote intestinal. Une étude chinoise publiée en décembre 2025 dans European Journal of Pharmacology avait en effet montré qu’un régime trop riche en sel pouvait modifier la composition du microbiote, déclencher une neuro-inflammation et entraîner des déficits cognitifs ainsi que de l’anxiété. Ces résultats renforcent l’idée que l’impact du sel sur le cerveau pourrait s’étendre bien au-delà des seuls risques cardiovasculaires.

Un enjeu de santé publique sous-estimé

Cette publication s’inscrit dans un champ de recherche que l’équipe de Samantha Gardener explore depuis plusieurs années. Pour autant, elle rappelle que ces travaux ne prouvent pas encore qu’un excès de sodium provoque directement des troubles de la mémoire. Ils suggèrent en revanche qu’une alimentation trop salée pourrait peser sur le cerveau bien avant l’apparition de maladies neurodégénératives comme Alzheimer. Ce constat prend d’autant plus de poids que les maladies neurodégénératives représentent un défi majeur de santé publique, avec un nombre croissant de cas dans les sociétés vieillissantes.

D’autant que, comme le rappellent les chercheurs, les effets du sel sur la mémoire s’ajoutent aux risques cardiovasculaires déjà bien documentés. L’hypertension artérielle, les maladies cardiaques et les accidents vasculaires cérébraux (AVC) sont autant de complications liées à une consommation excessive de sodium. Autant dire que limiter sa consommation de sel relève autant d’une question de santé cérébrale que cardiovasculaire.

Et maintenant ?

Si cette étude ouvre de nouvelles pistes de recherche, elle ne suffit pas à établir un lien de causalité définitif entre sel et déclin cognitif. Les prochaines étapes devraient notamment explorer les différences entre hommes et femmes, ainsi que les mécanismes biologiques précis en jeu. Les chercheurs appellent à des études complémentaires pour confirmer ces résultats et, le cas échéant, adapter les recommandations sanitaires. Dans l’immédiat, la prudence reste de mise : réduire sa consommation de sel, notamment en limitant les aliments transformés, pourrait être un levier simple pour préserver sa santé à long terme.

Réactions et perspectives

Interrogée par Futura Sciences, Samantha Gardener a souligné que ces résultats « renforcent l’idée qu’une alimentation équilibrée, pauvre en sel caché, est essentielle non seulement pour le cœur, mais aussi pour le cerveau ». Elle a ajouté que « ces travaux pourraient inciter à repenser les stratégies de prévention des troubles cognitifs chez les seniors, en intégrant plus systématiquement l’alimentation comme facteur de risque modifiable ».

Du côté des autorités sanitaires, l’OMS continue de recommander de ne pas dépasser 5 grammes de sel par jour. Pourtant, malgré les campagnes de sensibilisation, la consommation moyenne reste bien au-dessus de ce seuil dans de nombreux pays. La prise de conscience de l’impact du sel sur la mémoire pourrait, à terme, renforcer l’adhésion du public à ces recommandations.

En attendant, les chercheurs invitent chacun à prêter une attention particulière à l’étiquetage nutritionnel des produits alimentaires. Les aliments transformés, souvent riches en sel, devraient être consommés avec modération, au profit de préparations maison et d’aliments frais. Une habitude qui, en plus de préserver la mémoire, pourrait aussi améliorer l’état général de santé.

La mémoire épisodique est le type de mémoire qui permet de se souvenir d’événements personnels et de détails spécifiques du passé, comme un anniversaire, un voyage ou l’endroit où l’on a posé ses clés. Elle est particulièrement sensible au vieillissement et, comme le suggère cette étude, à certains facteurs alimentaires comme un excès de sel.