La ville historique de Shibam, classée au patrimoine mondial de l’Unesco et surnommée le « Manhattan du désert » pour ses tours de terre ocre et blanc, incarne aujourd’hui l’état de délabrement du Yémen après plus d’une décennie de conflit. Selon Franceinfo - Culture, cette cité emblématique, fondée il y a près de 500 ans, subit un délitement accéléré de ses infrastructures, faute de moyens pour les entretenir. Coupures d’électricité récurrentes, effondrements de bâtiments et exode des habitants en sont les symptômes les plus visibles.

Ce qu'il faut retenir

  • Shibam, classée à l’Unesco, compte désormais moins de 3 000 habitants, contre 13 000 dans les années 1990, en raison du manque de services et de la dégradation des conditions de vie.
  • Les infrastructures, comme le réseau d’évacuation des eaux usées ou le système électrique, ne sont plus entretenus depuis des années, fragilisant les bâtiments centenaires.
  • Deux ou trois maisons se sont effondrées ces deux dernières années, notamment à cause des pluies torrentielles et des inondations accrues.
  • Le tourisme, autrefois vital pour l’économie locale, a presque disparu après une série d’attentats en 2019 et la détérioration de la situation sécuritaire.
  • Seuls 176 bâtiments ont pu être rénovés grâce à un plan d’urgence de l’Unesco lancé il y a six ans, mais la ville reste largement abandonnée par les autorités yéménites.

Une cité historique en proie à l’oubli et à la guerre

Perché au cœur du désert yéménite, Shibam est un joyau architectural unique au monde. Ses ruelles étroites, ses murs de terre crue et ses fenêtres en bois de cèdre en font un décor qui rappelle les contes des Mille et Une Nuits. Le réalisateur Pier Paolo Pasolini y a d’ailleurs tourné une partie de son adaptation de l’anthologie en 1971. Pourtant, aujourd’hui, la ville n’est plus qu’un fantôme de ce qu’elle fut. « Certains immeubles ont près de 500 ans, explique Abdulrahman al-Habshi, habitant de Shibam et fin connaisseur de son histoire. À l’époque, construire en briques de terre était une excellente idée. Mais avec le changement climatique, les pluies torrentielles et les inondations deviennent un vrai problème. » Deux ou trois maisons se sont déjà effondrées ces deux dernières années, notamment en raison de l’affaiblissement des fondations.

Le déclin de Shibam est directement lié à la guerre qui déchire le Yémen depuis 2014. Le conflit oppose les forces loyalistes, soutenues par une coalition internationale menée par l’Arabie saoudite, aux rebelles houthis, soutenus par l’Iran. Dans l’intervalle, les institutions yéménites se sont effondrées, incapables d’assurer les services publics les plus basiques. « On marche dans la rue avec la peur au ventre, car tout peut s’effondrer à tout moment », confie un habitant sous couvert d’anonymat.

Des coupures d’électricité et des générateurs qui fragilisent les bâtiments

Parmi les problèmes les plus criants figure la gestion de l’électricité. Shibam, comme une grande partie du Yémen, subit des coupures chroniques. « Il y a de l’électricité pendant trois heures, puis plus rien pendant trois heures, détaille Abdulrahman al-Habshi. C’est encore pire dans d’autres régions, mais ici, c’est un problème majeur. Pendant les coupures, les habitants utilisent des générateurs, dont les vibrations fragilisent les immeubles historiques. » Ces générateurs, indispensables à la survie quotidienne, accélèrent la dégradation des structures déjà fragilisées par l’humidité et les intempéries.

Le système d’évacuation des eaux usées, lui aussi en déroute, aggrave la situation. « Le réseau doit être entretenu régulièrement, mais le gouvernement n’a plus les moyens de le faire, souligne l’historien local. Il y a six mois, une fuite a provoqué l’effondrement d’une maison de 300 ans. » Ces défaillances techniques, combinées à l’absence de rénovation, transforment Shibam en un champ de ruines à ciel ouvert. Les façades lépreuses et les ruelles obstruées par les débris témoignent de cette lente agonie.

Un tourisme disparu et une économie en lambeaux

Avant la guerre, Shibam attirait des milliers de visiteurs chaque année, avides de découvrir son architecture unique et ses souks animés. Aujourd’hui, le tourisme a presque entièrement disparu. « Je n’ai pas eu de visiteurs depuis trois jours, regrette Rejab Said, propriétaire d’une boutique d’antiquités. Avant, il y avait du monde ici en permanence. Les touristes achetaient beaucoup, et cela permettait de vivre décemment. Maintenant, mes revenus ne suffisent même pas à payer mon loyer et nourrir ma famille. » La hausse des prix, couplée à l’insécurité persistante, a achevé de décourager les rares voyageurs qui osaient encore s’aventurer dans la région. En 2019, une série d’attentats attribués à Al-Qaïda avait déjà frappé Shibam et ses alentours, semant la terreur et faisant fuir les visiteurs. Depuis, les attaques se sont raréfiées, mais l’image de la ville reste durablement entachée. « On ne peut pas blâmer les touristes de ne pas venir, confie un commerçant. Qui prendrait le risque de se rendre dans un endroit où tout s’effondre, où l’électricité est aléatoire, et où la sécurité n’est pas garantie ? »

Une ville abandonnée par l’État et sauvée in extremis par l’Unesco

Face à l’effondrement progressif de Shibam, l’Unesco a lancé en 2020 un plan d’urgence visant à sauver une partie du patrimoine. Quelque 176 bâtiments ont ainsi bénéficié de travaux de restauration, principalement financés par des fonds internationaux. Pourtant, ces efforts restent insuffisants face à l’ampleur des besoins. « L’Unesco fait ce qu’elle peut, mais sans le soutien de l’État yéménite, ces rénovations ne suffiront pas à long terme, estime Alwy Asmet, historien de Shibam. Dans le passé, nous étions 13 000 habitants. Aujourd’hui, nous sommes moins de 3 000. Le gouvernement ne fait rien pour préserver la ville. Il pourrait facilement résoudre le problème de l’électricité, mais il s’en désintéresse complètement. »

Le contraste est saisissant : une cité classée au patrimoine mondial de l’humanité, mais abandonnée par son propre gouvernement. Les habitants, eux, n’ont d’autre choix que de subir ou de partir. Beaucoup ont choisi de quitter Shibam pour trouver refuge dans des villes moins exposées, comme Aden ou Sanaa, où les conditions de vie, bien que précaires, restent moins désespérées. « Tout a été touché par la situation, déplore Abdulrahman al-Habshi. Le conflit politique et militaire affecte tout : l’éducation, la santé, l’économie. Les gens arrivent à peine à survivre. Je peux vous dire que 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. »

Et maintenant ?

Pour l’instant, aucun plan de sauvetage ambitieux n’a été annoncé par les autorités yéménites, dont les ressources sont mobilisées par le conflit. L’Unesco, de son côté, continue de financer des missions ponctuelles, mais son action reste limitée par l’absence de stabilité politique. Sans une volonté politique forte et des financements massifs, Shibam pourrait continuer à se vider de ses habitants et à s’écrouler, morceau par morceau. La prochaine échéance à surveiller sera la réunion du comité du patrimoine mondial de l’Unesco prévue en juillet 2026, où l’état de conservation de Shibam devrait être à nouveau examiné.

Autant dire que l’avenir de cette cité, symbole d’un Yémen d’avant-guerre, dépend désormais de décisions prises à des milliers de kilomètres de ses ruelles oubliées. Entre l’indifférence des autorités locales et la précarité d’un État en lambeaux, Shibam n’a plus que ses murs de terre pour témoigner de sa gloire passée – et de son déclin inéluctable.

Le déclin de Shibam est principalement dû à trois facteurs : la guerre qui ravage le Yémen depuis 2014, entraînant l’effondrement des institutions et le manque de financements publics ; le changement climatique, avec des pluies torrentielles et des inondations qui fragilisent les bâtiments en terre ; et l’abandon des infrastructures, comme le réseau électrique ou d’évacuation des eaux, non entretenus faute de moyens.