Comment vit-on au quotidien sous le regard constant des algorithmes et des caméras en Chine ? Une question à laquelle tente de répondre l’enquête d’Ariane Ollier-Malaterre, professeure à l’université du Québec, publiée aux éditions du CNRS. Selon Franceinfo - Culture, cette plongée dans l’univers de la surveillance numérique chinoise révèle non seulement l’ampleur du système, mais aussi les mécanismes psychologiques et sociaux qui poussent une partie de la population à l’accepter, voire à le défendre.
Ce qu'il faut retenir
- En Chine, l’État dispose d’un accès illimité aux données des entreprises numériques (réseaux sociaux, applications de paiement), ce qui lui permet de cartographier les habitudes et les relations de chaque citoyen.
- Le pays compte le réseau de caméras de surveillance le plus dense au monde, utilisé pour établir des « listes de bons et mauvais citoyens », sanctionnant les seconds par des humiliations publiques.
- Parmi les témoignages recueillis par l’autrice à Shanghai, Pékin et dans la province du Sichuan, certains critiquent ouvertement le système, mais la majorité y voit un outil au service de la « grandeur de la Chine ».
- La légitimité de cette surveillance repose en partie sur un trauma historique : les années 1990, marquées par l’explosion des fraudes et de la corruption après l’ouverture à l’économie de marché, ont ancré dans l’inconscient collectif l’idée que le contrôle est nécessaire au « redressement moral ».
- Pour beaucoup, la surveillance s’accompagne d’une fierté technologique, perçue comme une revanche après des décennies de domination occidentale.
Un système de surveillance aux multiples visages
En Chine, la surveillance ne se limite pas aux caméras omniprésentes dans les rues ou les lieux publics. Comme le rapporte Franceinfo - Culture, le système s’appuie aussi sur les données collectées par les géants du numérique, qu’ils soient locaux ou internationaux. Les applications de paiement comme WeChat Pay ou Alipay, utilisées par près de 90 % de la population, enregistrent chaque transaction, chaque déplacement, chaque interaction sociale. Les réseaux sociaux, quant à eux, analysent les publications, les likes et les partages pour évaluer la « fiabilité » des utilisateurs. « L’État a accès à ces données sans restriction, ce qui lui permet de reconstituer le quotidien de chacun, presque heure par heure », explique Ariane Ollier-Malaterre dans son ouvrage.
Ce dispositif s’inscrit dans une logique de contrôle social renforcé par des technologies de reconnaissance faciale et d’intelligence artificielle. Les caméras intelligentes, déployées dans les villes et les villages, scannent en temps réel les visages et les comportements, identifiant les « éléments perturbateurs » ou les contrevenants aux règles locales. Les autorités chinoises justifient ce quadrillage permanent par la nécessité de maintenir l’ordre et la stabilité, mais aussi par la promesse d’une société « harmonieuse » et « vertueuse ».
Entre résignation et adhésion : les discours des Chinois sous surveillance
Pour comprendre comment les citoyens chinois perçoivent ce système, Ariane Ollier-Malaterre s’est appuyée sur des dizaines de témoignages recueillis lors d’entretiens à Shanghai, Pékin et dans la province du Sichuan. Ces récits, souvent recueillis dans la clandestinité pour éviter les représailles, offrent un éclairage brut sur la réalité vécue. Certains, comme cet ouvrier du bâtiment interrogé par l’autrice, expriment une critique acerbe : « Aujourd’hui, mes pensées sont la seule vie privée qui me reste », confie-t-il. Pour lui, la surveillance a transformé chaque geste en acte potentiellement subversif.
Pourtant, ces voix dissidentes restent minoritaires. La majorité des personnes interrogées semblent avoir intériorisé le discours officiel, voire l’ont fait sien. Beaucoup y voient un mal nécessaire, voire un progrès. « La surveillance permet de lutter contre la corruption et de renforcer la confiance dans les institutions », explique une enseignante de Pékin. D’autres soulignent la commodité d’une vie entièrement dématérialisée, où tout se règle par smartphone, des achats aux déplacements. « Pourquoi s’en plaindre ? Cela simplifie la vie », résume un commerçant de Chengdu. Ces arguments, répétés comme un mantra, reflètent une forme d’adhésion pragmatique, voire de fierté, à un système présenté comme moderne et efficace.
Le poids du passé : comment le trauma des années 1990 légitime le contrôle actuel
Le soutien à la surveillance en Chine ne s’explique pas uniquement par la peur des sanctions ou par l’habitude. Comme le souligne Ariane Ollier-Malaterre, il repose aussi sur un trauma collectif, exploité par la propagande d’État. Les années 1990, marquées par l’ouverture brutale à l’économie de marché, ont été synonymes de chaos : fraudes massives, détournements de fonds, effondrement de pans entiers de l’industrie. Ce contexte a laissé une empreinte durable dans la mémoire collective, associée à l’idée que seule une discipline stricte peut empêcher le retour du désordre.
Le gouvernement chinois a su capitaliser sur cette peur. En promettant de « renouer avec 5 000 ans de civilisation ininterrompue », il présente la surveillance comme un outil de restauration morale. « Le système actuel est présenté comme le garant d’une société vertueuse, où chacun est tenu responsable de ses actes », précise l’autrice. Cette rhétorique trouve un écho particulier chez les générations ayant vécu cette période, mais aussi chez les plus jeunes, pour qui la stabilité économique et sociale passe avant les libertés individuelles. « Pour eux, la surveillance n’est pas une oppression, mais une assurance contre le chaos », analyse Ariane Ollier-Malaterre.
La fierté technologique : un argument en faveur du contrôle
À côté du discours moral, un autre argument revient fréquemment dans les entretiens : la fierté technologique. La Chine se présente comme une puissance innovante, capable de devancer les États-Unis et l’Europe dans le domaine de la surveillance de masse. Les Chinois, notamment les jeunes générations, mettent en avant cette maîtrise technologique comme une forme de revanche après des siècles de domination étrangère. « On nous a longtemps traités comme des retardataires. Aujourd’hui, c’est nous qui montrons la voie », déclare un étudiant en informatique de Shanghai.
Cette fierté se double d’une satisfaction pragmatique : la surveillance facilite la vie quotidienne. Plus besoin de portefeuille, de tickets de métro ou de réservations d’hôtel – tout est centralisé dans une application. Les services publics, comme les hôpitaux ou les administrations, fonctionnent de manière plus fluide grâce à la collecte des données. « Pourquoi s’en priver ? », s’interroge une mère de famille interrogée dans le Sichuan. Pour beaucoup, le prix à payer – la perte de vie privée – est considéré comme secondaire face aux avantages concrets apportés par ce système.
Si l’enquête d’Ariane Ollier-Malaterre offre un éclairage précieux sur les mécanismes de légitimation de la surveillance, elle laisse aussi planer une question centrale : jusqu’où une société est-elle prête à renoncer à sa liberté au nom de la sécurité et du progrès ? Une interrogation qui dépasse largement les frontières chinoises et interroge notre propre rapport à la technologie et à l’État.
Le système de notation sociale chinois attribue à chaque citoyen une note en fonction de ses comportements, notés par les autorités. Cette note influence l’accès aux services publics, aux prêts bancaires ou encore à l’éducation. Les critères incluent le respect des règles de circulation, les paiements à temps, mais aussi les publications en ligne. Les « mauvais citoyens », ceux dont la note est trop basse, peuvent être sanctionnés par des restrictions administratives ou des humiliations publiques.