On sait depuis près de trente ans que les forêts abritent sous leurs racines un vaste réseau de filaments fongiques reliant les arbres entre eux. Quand un spécimen approche de la fin de sa vie, une partie du carbone qu’il a stocké est transférée vers ses voisins par ces voies souterraines. Mais l’ampleur et la signification de ce phénomène restent au cœur d’un débat scientifique vif, comme le rapporte Futura Sciences, qui publie une analyse détaillée ce 8 août 2026.
Ce qu'il faut retenir
- Un réseau de champignons mycorhiziens relie les racines des arbres et permet des échanges de carbone, même entre espèces concurrentes.
- Des expériences de marquage isotopique ont montré que jusqu’à 25 % du carbone photosynthétique d’un sapin de Douglas pouvait être transféré à un bouleau voisin.
- Ces transferts s’intensifient lors du dépérissement d’un arbre, mais leur interprétation fait débat : altruisme ou simple conséquence de l’activité fongique ?
- Les réseaux mycorhiziens stockent aussi du carbone dans les sols, jouant un rôle clé dans la résilience des forêts face au changement climatique.
- La gestion forestière moderne menace ces réseaux, essentiels à la survie des jeunes pousses dans les sous-bois.
Un réseau invisible qui défie les lois de la compétition
Sous nos pieds s’étend une toile de filaments fongiques, baptisée « Wood Wide Web » par les biologistes. Ce réseau mycorhizien connecte les racines de plusieurs centaines d’espèces de champignons et d’arbres, parfois différents. Les arbres fournissent aux champignons des sucres issus de la photosynthèse, tandis que ces derniers leur offrent en retour un accès facilité à l’eau et aux minéraux. Une symbiose, donc, et non une simple interaction.
Dès 1997, la chercheuse canadienne Suzanne Simard a démontré, dans la revue Nature, que du carbone pouvait circuler entre arbres via ces réseaux en conditions naturelles. Une découverte qui a bouleversé la vision traditionnelle de la forêt, jusqu’alors centrée sur la compétition pour les ressources. Mais que se passe-t-il quand un arbre meurt ? Une partie de son carbone stocké est restituée à l’écosystème du sol, comme l’ont montré des expériences ultérieures.
Des transferts mesurés, mais aux interprétations opposées
Des expériences de marquage isotopique, menées dans les années 1990 sur des sapins de Douglas et des bouleaux, ont révélé des échanges dans les deux sens. Dans un cas, le carbone reçu par le sapin représentait 10 à 25 % de sa photosynthèse. Une autre étude, réalisée dans le Jura suisse, a évalué à 4 % la part des composés carbonés transférés entre arbres connectés au même réseau. Ces résultats confirment l’existence de transferts, mais leur ampleur et leur signification font débat.
Simard a aussi observé un phénomène saisonnier : en été, les bouleaux transfèrent du carbone aux sapins d’ombre ; en automne, le flux s’inverse. Un mécanisme qui semble défier la logique compétitive. Pourtant, des chercheurs comme Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema ont publié en 2023 dans Nature Ecology & Evolution une analyse soulignant que les données de terrain sont bien moins concluantes que ne le suggère le récit populaire. Leur critique porte sur la surinterprétation de résultats préliminaires et la méconnaissance de la complexité des flux.
Dépérissement : un « dernier don » ou un simple mécanisme physique ?
Lorsqu’un arbre centenaire, comme un chêne ou un sapin de Douglas, entre en phase de déclin, ses réserves carbonées ne sont plus mobilisées pour sa propre croissance. Les mécanismes avancés pour expliquer le transfert accru de carbone vers ses voisins sont de deux ordres. Le premier est physique : le carbone circule plus efficacement dans le mycélium fongique que dans le sol brut, où il serait absorbé par les microbes. Le second, plus récent, suggère que les champignons redoublent d’activité pour sécuriser leurs approvisionnements en sucres auprès des arbres encore vivants. Une étude publiée en 2025 dans Plant Diversity a montré qu’un pin privé de carbone voit son activité racinaire décliner, tandis que la colonisation mycorhizienne augmente de 110 % et la longueur des hyphes extramatricaux de 340 %.
Cette dernière piste inverse l’interprétation : le transfert ne serait pas un legs altruiste, mais le résultat de l’appétit fongique. « Ce que l’on présente comme un dernier don pourrait n’être qu’un effet secondaire de la recherche de ressources par les champignons », résume Futura Sciences. Une nuance importante, car elle replace le débat sur le plan écologique plutôt que comportemental.
Un enjeu pour la gestion des forêts et la lutte contre le réchauffement
Ces mécanismes éclairent une question ancienne : comment des semis survivent-ils dans des sous-bois si sombres que la photosynthèse y est quasi impossible ? Les réseaux mycorhiziens jouent un rôle clé en redistribuant les ressources. Pourtant, les pratiques forestières modernes – déforestation, agriculture intensive, usage massif de produits chimiques – perturbent ou détruisent ces réseaux. Une coupe rase ne supprime pas seulement des arbres : elle démantèle l’infrastructure souterraine qui permet aux jeunes pousses de prospérer.
Les forêts concentrent 80 % du carbone stocké dans les écosystèmes terrestres. Une équipe internationale a proposé en 2025, dans Trends in Ecology & Evolution, un cadre de restauration forestière intégrant les associations mycorhiziennes. Ces partenariats favorisent la formation de matière organique stable dans les sols, améliorant la rétention d’eau et le stockage durable du carbone. Autrement dit, ce qui circule sous les racines compte autant que ce qui pousse au-dessus pour la résilience des forêts face aux sécheresses et aux perturbations climatiques.
Une chose est sûre : sous nos pieds, un monde invisible continue de façonner l’avenir des forêts. Et ce monde mérite autant d’attention que les cimes des arbres.
Oui, des expériences de marquage isotopique ont confirmé l’existence de ces transferts. Cependant, leur ampleur et leur signification font encore débat au sein de la communauté scientifique. Les mesures varient selon les études, et certaines soulignent que les flux sont bien moins importants que ne le suggèrent les récits populaires.
Le réchauffement climatique perturbe la symbiose entre les arbres et les champignons. Les espèces fongiques, qui dépendent des arbres pour leur approvisionnement en sucres, pourraient ne pas suivre le déplacement des arbres vers des latitudes ou altitudes plus favorables, mettant en péril la santé des forêts.