Alors que la basilique de la Sagrada Família, œuvre majeure d’Antoni Gaudí, ne sera toujours pas achevée en 2026, Barcelone commémore ce mardi 9 juin le centenaire de la disparition de l’architecte catalan, survenue dans la soirée du 7 juin 1926. Selon Euronews FR, cette date marque non seulement la fin d’une vie dédiée à l’art et à l’architecture, mais aussi le début d’un héritage qui continue de façonner l’identité de la capitale catalane, attirant chaque année plus de 26,1 millions de touristes, venus pour l’essentiel admirer ses réalisations.
Ce qu'il faut retenir
- Antoni Gaudí meurt le 7 juin 1926, à 74 ans, des suites d’un accident de tramway survenu sur la Gran Via de Barcelone.
- Il est enterré dans la crypte de la Sagrada Família, son œuvre la plus emblématique, toujours en construction et dont l’achèvement est désormais prévu pour 2032.
- Sa carrière s’inscrit dans le mouvement de la Renaixença, période de renaissance culturelle catalane à la fin du XIXe siècle.
- Gaudí a marqué Barcelone de réalisations majeures comme la Casa Batlló, la Pedrera ou le parc Güell, devenues symboles de la ville.
- L’architecte, dont l’œuvre est aujourd’hui récupérée par différents courants politiques, a été salué par l’ex-président catalan Jordi Pujol comme « un façonneur de l’âme collective de la Catalogne ».
Un destin interrompu par un tramway
Le soir du 7 juin 1926, alors que Gaudí se rendait à sa messe quotidienne sur la place Sant Felip Neri, dans le quartier gothique de Barcelone, l’accident survient sur la Gran Via, entre les carrefours de Bailèn et de Girona. Deux tramways de la ligne reliant la place Tetuán au paseo de Gràcia se croisent à ce moment. L’architecte, originaire de Tarragone, tente d’éviter l’un des véhicules mais est percuté par le second. Selon les chroniques de l’époque rapportées par Euronews FR, il subit une commotion cérébrale ainsi que plusieurs côtes cassées.
Transféré d’abord vers un poste de secours de la rue Sant Pere Més Alt, où les deux passants l’ayant secouru ne l’ont pas reconnu, il est ensuite conduit à l’ancien hôpital de la Sainte-Croix. Gaudí y décède deux jours plus tard, le 9 juin, à l’âge de 74 ans. Il repose depuis dans la chapelle de Notre-Dame du Carmel, au sein de la crypte de la Sagrada Família, l’œuvre qui devait l’occuper jusqu’à la fin de ses jours et qu’il ne verra jamais achevée.
De la modeste enfance à la gloire architecturale
Né le 25 juin 1852 à Reus, dans une famille modeste de chaudronniers, Antoni Gaudí i Cornet grandit entre cette ville et le village voisin de Riudoms, dans la province de Tarragone. Souffrant de fièvres rhumatismales chroniques, il est souvent cloué au lit dans son enfance et apprend le métier de chaudronnier auprès de son père. Selon l’historien Josep Maria Tarragona, cité par Euronews FR, cette période difficile forge déjà son caractère et sa relation à la matière.
En 1868, sa famille s’installe à Barcelone dans l’espoir d’offrir à ses enfants une éducation universitaire. Pour financer ces études, la famille hypothèque le Mas de la Calderera, une propriété que certains considèrent comme le lieu de naissance de Gaudí. Après des années de travail comme dessinateur technique, il intègre enfin l’École d’architecture de Barcelone en 1874, diplômé cinq ans plus tard par l’architecte Elies Rogent, qui déclare alors : « Je ne sais pas si nous venons de donner le diplôme à un fou ou à un génie : le temps le dira. »
Un modernisme catalan ancré dans son époque
La carrière de Gaudí s’inscrit pleinement dans le mouvement de la Renaixença, cette renaissance culturelle catalane qui, à la fin du XIXe siècle, a vu fleurir la littérature, les arts et l’architecture locales. Ce courant, proche du romantisme européen, a aussi donné naissance à de nombreux mouvements nationalistes sur le continent. Gaudí, marqué par ces idées, participe activement à la vie intellectuelle de son temps. Il rejoint des associations comme l’Association catalaniste d’excursions scientifiques et fréquente des figures telles que le poète et prêtre Jacint Verdaguer ou l’industriel Eusebi Güell, devenu l’un de ses principaux mécènes et amis.
Parmi ses premières réalisations notables figure le système hydraulique de la cascade monumentale du parc de la Ciutadella, conçu pour l’Exposition universelle de Barcelone en 1888. Ce projet, marqué par des formes exubérantes inspirées de la nature, préfigure le style moderniste catalan, caractérisé par des lignes courbes, des motifs floraux et une exubérance décorative. Dès lors, Gaudí s’impose comme une figure incontournable de l’architecture barcelonaise.
L’engagement social et la Sagrada Família, projet d’une vie
Entre 1878 et 1882, Gaudí travaille sur la Cooperativa Obrera Mataronense, un projet à forte dimension politique et sociale. Cette coopérative, conçue comme un siège social intégrant une usine et des logements pour les ouvriers, reflète les idéaux du socialisme utopique et les revendications de la classe laborieuse de l’époque. Gaudí y rencontre Pepeta Moreu, une institutrice dont il s’éprend, mais celle-ci décline sa proposition en invoquant des fiançailles déjà promises.
En 1883, il reçoit la commande de reprendre les travaux de la Sagrada Família, une basilique dont la construction avait débuté en 1882 sur des plans néogothiques. Gaudí transforme radicalement le projet en y intégrant sa vision architecturale unique, centrée sur une interprétation organique et symbolique de la nature. Il y consacrera les quarante dernières années de sa vie, modifiant sans cesse les plans pour créer une œuvre monumentale, où chaque détail est chargé de sens. Pourtant, malgré l’avancement actuel de la coupole, l’édifice devrait nécessiter encore une décennie de travaux pour être achevé selon ses vœux. Le pape Léon XIV doit d’ailleurs se rendre sur le chantier ce 10 juin 2026 pour honorer la mémoire du maître catalan.
L’innovation technique et l’héritage coloré
Au cours de sa carrière, Gaudí développe plusieurs innovations techniques qui marquent durablement l’architecture. Parmi elles, la technique du trencadís, utilisée pour la première fois lors de la construction des pavillons Güell entre 1883 et 1887. Cette méthode consiste à recouvrir les surfaces de fragments de céramique, de verre ou de marbre colorés, créant des effets de mosaïque uniques. Selon la légende, un accès d’irritabilité l’aurait poussé à s’exclamer devant le céramiste Lluís Bru : « Il faut les poser à poignées ou nous n’en finirons jamais ! » — une phrase qui résume bien son tempérament et son approche audacieuse.
À partir de 1915, Gaudí se consacre presque exclusivement à la Sagrada Família, accentuant les contrastes de couleurs et intégrant des structures hélicoïdales ou des colonnes inclinées. Cette dernière période est aussi marquée par des deuils successifs : la perte de sa nièce Rosa, de son collaborateur principal Francisco Berenguer, de ses amis Josep Torras i Bages et Eusebi Güell, ainsi que du sculpteur Llorenç Matamala en 1925. Ces événements renforcent son isolement et sa dévotion religieuse, au service exclusif de son œuvre.
Cent ans après sa disparition, Antoni Gaudí incarne toujours l’audace créative et l’identité catalane. Son œuvre, à la fois inachevée et intemporelle, continue de fasciner et de questionner. Comme le soulignait Jordi Pujol en 2002 lors d’une cérémonie commémorative, Gaudí n’était pas seulement « un constructeur de bâtiments », mais aussi « un façonneur de l’âme collective de la Catalogne ». Une phrase qui résume toute l’ampleur d’un héritage où l’art, la foi et la culture ne font qu’un.
La construction de la basilique, initiée en 1882, a été ralentie par des obstacles techniques, des conflits politiques — notamment la guerre civile espagnole (1936-1939) — et des choix architecturaux complexes. Antoni Gaudí lui-même a consacré les quarante dernières années de sa vie à ce projet, modifiant sans cesse les plans. Les travaux, interrompus à plusieurs reprises, ont repris sérieusement dans les années 1980 avec l’aide de financements privés et publics. Selon les estimations actuelles, l’achèvement est prévu pour 2032, mais certains éléments pourraient encore nécessiter des ajustements.