Alors que la France subit cet été des vagues de chaleur répétées, une sécheresse historique et des incendies dévastateurs, les critiques sur la gestion de l’urgence climatique par les autorités s’intensifient. Selon Franceinfo – Faits divers, un appel citoyen pour « un plan d’urgence, d’adaptation et d’atténuation face au réchauffement climatique » a été lancé le 3 août 2026 dans le média Vert. Le même jour, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes, a publié une tribune dans Libération dénonçant l’inaction climatique de l’État. Face à ce constat, Myriam Merad, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des questions de gouvernance des crises environnementales, livre une analyse sans concession des choix politiques actuels.

Ce qu'il faut retenir

  • La gestion des crises climatiques par l’État reste réactive et fragmentée, sans vision globale à long terme, selon Myriam Merad, directrice de recherche au CNRS.
  • Les mesures gouvernementales, bien que nombreuses, sont critiquées pour leur manque d’efficacité et de cohérence, notamment en raison d’une sphère publique affaiblie et d’investissements publics en baisse.
  • Myriam Merad souligne la nécessité de réformer en profondeur l’action publique, en renforçant le dialogue entre scientifiques et politiques, et en repensant les critères d’évaluation des politiques climatiques.

Une réponse politique en « mode pompier », sans vision d’ensemble

Pour Myriam Merad, la première faiblesse de l’action gouvernementale réside dans son approche « en mode pompier ». Les décisions sont prises dans l’urgence, sans véritable anticipation ni stratégie de long terme. « Il y a un manque d’anticipation, de vision globale de ce qui est en train de se construire », déclare-t-elle à Franceinfo. Selon elle, les acteurs politiques sont submergés par des crises successives et peinent à coordonner leurs actions. « On n’a plus des élus qui pensent à l’intérêt public », ajoute-t-elle, évoquant un « culte de l’ego » où l’apparence et la confrontation priment sur la cohérence des politiques publiques.

Cette fragmentation des réponses s’accompagne d’un autre problème : la culture de l’instant, où chaque mandat cherche à effacer les actions des prédécesseurs plutôt qu’à les prolonger. « On est dans une forme de rupture et d’égoïsation de l’action politique, résume-t-elle. Après moi, le déluge. » Pour elle, cette instabilité institutionnelle empêche la mise en place de politiques climatiques durables.

Des mesures existantes, mais insuffisantes pour répondre à l’ampleur des défis

Myriam Merad reconnaît que des dispositifs existent depuis des décennies pour lutter contre le changement climatique, mais elle estime qu’ils ne sont pas à la hauteur des enjeux. Le principal écueil ? Une évaluation biaisée de l’efficacité des politiques publiques. « On a tendance à mesurer l’action publique avec deux choses : avoir fixé des objectifs, explique-t-elle. Si je veux réduire les émissions de CO₂ de tant d’ici deux ou trois ans, et que je les atteins, j’ai réalisé. Si je ne les atteins pas, j’ai échoué. » Or, cette logique ne permet pas de juger de la trajectoire globale de réduction des risques climatiques.

Le problème est renforcé par la fragmentation de la sphère publique, où chaque secteur (agriculture, transports, risques naturels) optimise ses propres objectifs sans coordination. « On a parfois des choses contre-intuitives qui se produisent, qui vont à l’encontre de la réduction des risques », souligne-t-elle. Autre frein majeur : la diminution des investissements publics dans les institutions dédiées à l’expertise et à l’action climatique. « Ce qui a été érodé ces dernières années, ce sont les moyens publics qui nous permettent de lutter contre ça », constate-t-elle.

Un lien distendu entre science et politique, au détriment des décisions

La chercheuse insiste sur l’importance d’un dialogue renforcé entre scientifiques et décideurs. Pour elle, les scientifiques doivent jouer leur rôle d’éclaireurs, en fournissant des analyses pour anticiper les conséquences des choix politiques. « Ils sont là pour faire de l’aide à la décision, pour fournir un éclairage scientifique de manière à imaginer ce que pourraient être les actions et quelles sont les conséquences si on ne fait pas certaines choses », explique-t-elle. « C’est aux politiques de mettre en place un certain nombre d’actions. Il faut retravailler main dans la main entre le politique et le scientifique, mais que chacun se tienne à son poste et ne capte pas le rôle de l’autre. »

Pour Myriam Merad, cette collaboration est aujourd’hui perturbée par une méfiance croissante envers les institutions publiques, alimentée par des discours politiques qui prônent le démantèlement de la sphère publique. « Certains projets politiques actuels ont clairement dit qu’ils allaient démanteler la sphère publique, c’est-à-dire démanteler la culture des grands corps publics », rappelle-t-elle. « Ça montre qu’ils veulent laisser libre cours au marché. » Cette logique, selon elle, va à l’encontre d’une gestion efficace des crises environnementales, où l’intérêt général doit primer sur les logiques de profit.

Des critères économiques inadaptés pour évaluer l’efficacité des politiques climatiques

La chercheuse critique également le paradigme économique dominant, qui évalue l’efficacité des politiques publiques à l’aune de leur rentabilité immédiate. « La mesure de l’efficacité de l’action ne peut pas se faire que sur le plan économique », affirme-t-elle. « Une rentabilité du système public ne se mesure pas sur la réduction des dépenses, c’est un investissement. » Pour elle, il est urgent de sortir de cette logique, héritée des années 1980, où les services publics sont gérés comme des entreprises privées.

Elle pointe aussi le rôle des lobbies à l’échelle européenne, qui influencent les décisions politiques. « À l’échelle européenne, les lobbies sont désormais acceptés, constate-t-elle. Mais il y a peut-être quelque chose à faire à l’échelle nationale pour réguler leur influence. » Selon elle, cette régulation est indissociable de la question démocratique : « Il ne faut pas se leurrer, certains projets politiques actuels ont annoncé qu’ils allaient démanteler la sphère publique. » Cette stratégie, si elle était appliquée, affaiblirait considérablement la capacité de l’État à agir face aux crises environnementales.

Et maintenant ?

Myriam Merad estime qu’il est encore possible de repenser l’action publique, à condition d’accepter de remettre en cause les logiques actuelles. « Il faut interroger la pertinence de l’action politique et des politiques publiques pour lutter contre le changement climatique », souligne-t-elle. « Ça participe aussi à l’angoisse actuelle, au désenchantement envers les scientifiques, mais aussi envers des politiques qui pourraient se présenter. » Pour elle, une approche plus collaborative et moins court-termiste est indispensable, même si elle reconnaît que le chemin sera complexe. « On est en train de gérer quelque chose de complexe et de plus en plus systémique, qui dépend aussi de l’international. »

Les prochaines étapes dépendront en grande partie de la capacité des institutions à s’emparer de ces critiques. Une réforme des critères d’évaluation des politiques climatiques, un renforcement des moyens alloués aux institutions publiques et une meilleure intégration des alertes scientifiques pourraient marquer un tournant. Reste à voir si les pouvoirs publics sauront transformer ces propositions en actions concrètes.

Myriam Merad reproche à l’État une gestion « en mode pompier » des crises climatiques, sans vision globale ni anticipation à long terme. Elle critique également le « culte de l’ego » chez les élus, la fragmentation de la sphère publique et la diminution des investissements dans les institutions dédiées à l’environnement. Enfin, elle dénonce une évaluation biaisée des politiques climatiques, réduite à des objectifs chiffrés sans vision d’ensemble.

Pour Myriam Merad, les scientifiques doivent jouer un rôle d’éclaireurs, en fournissant des analyses pour guider les décisions politiques. Elle estime que ce dialogue est aujourd’hui distendu, en partie à cause d’une méfiance envers les institutions publiques et d’une tendance à privatiser les services essentiels. Un renforcement de cette collaboration est, selon elle, indispensable pour une action climatique efficace.