Chaque année, des milliers d’autrices et d’auteurs peinent à vivre de leur plume, tandis que les héritiers de grands écrivains défunts continuent de percevoir des droits d’auteur parfois colossaux. Une situation que Victor Hugo avait déjà dénoncée au XIXe siècle, proposant une solution audacieuse : taxer les éditeurs des écrivains disparus pour financer un fonds destiné aux jeunes talents. Cette proposition, publiée dans « Les Châtiments », inspire encore aujourd’hui les débats sur le statut des créateurs, comme le souligne Julien Delmaire dans une tribune publiée par Libération.
Ce qu'il faut retenir
- Victor Hugo avait imaginé en 1853 une taxe sur les revenus des éditeurs exploitant les œuvres d’auteurs défunts pour soutenir les écrivains vivants.
- L’écrivain, défenseur du domaine public, souhaitait ainsi créer un mécanisme de solidarité entre générations d’auteurs.
- Cette idée, tombée dans l’oubli, resurgit aujourd’hui dans un contexte où la précarité des auteurs contemporains reste un enjeu majeur.
- Les droits d’auteur posthumes peuvent atteindre des montants élevés, comme ceux de Victor Hugo lui-même, dont les ayants droit continuent de percevoir des revenus.
- Le débat porte désormais sur la nécessité de réformer le système pour mieux répartir les fruits de la création.
Une proposition visionnaire pour l’époque
Dans « Les Châtiments », recueil de poèmes satiriques publié en 1853, Victor Hugo ne se contentait pas de critiquer le Second Empire. Il esquissait aussi une réflexion sur la justice sociale appliquée à la littérature. L’auteur proposait ni plus ni moins qu’une redistribution des richesses générées par les œuvres posthumes. Selon lui, les éditeurs profitant des textes de grands écrivains défunts devaient contribuer à un fonds commun au bénéfice des auteurs vivants, moins établis. Une idée qui mêlait deux principes chers à Hugo : la solidarité et la défense du domaine public.
À l’époque, cette proposition détonait. Pourtant, elle s’inscrivait dans une logique de pérennité de la création littéraire. Hugo craignait que l’accumulation des droits d’auteur entre les mains des héritiers ne freine l’émergence de nouveaux talents. Aujourd’hui, son raisonnement résonne avec une actualité brûlante : la précarité croissante des auteurs, notamment les plus jeunes, face à la concentration du secteur de l’édition et aux inégalités de revenus.
Le legs littéraire et ses revenus : un paradoxe contemporain
Plus d’un siècle et demi après Hugo, le problème qu’il décrivait persiste, mais sous une forme différente. Les droits d’auteur posthumes peuvent représenter des sommes considérables. Prenons l’exemple de Victor Hugo : ses œuvres, tombées dans le domaine public en France depuis 2022, continuent d’être exploitées commercialement à l’étranger, générant des revenus pour ses ayants droit. Ce phénomène n’est pas isolé. De nombreux auteurs classiques, comme Honoré de Balzac ou Gustave Flaubert, voient leurs héritiers percevoir des droits sur des adaptations cinématographiques, des rééditions ou des produits dérivés.
Or, ce système crée une inégalité structurelle. D’un côté, les héritiers de grands noms profitent d’un revenu passif, souvent sans lien avec l’activité créatrice originale. De l’autre, les auteurs contemporains, en début de carrière, peinent à vivre de leur art. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon une étude de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) datant de 2024, près de 70 % des auteurs français gagnent moins que le SMIC annuel. Une situation qui questionne la soutenabilité d’un modèle où la solidarité intergénérationnelle reste lettre morte.
La solidarité, un combat toujours d’actualité
L’idée d’Hugo, bien que visionnaire, n’a jamais été concrétisée. Pourtant, des pistes existent pour la réactualiser. En 2020, la proposition de loi « Création et Internet » avait évoqué la possibilité de taxer les revenus liés aux œuvres du domaine public pour financer des aides aux auteurs. Mais le texte, finalement abandonné, n’a pas abouti. Aujourd’hui, des collectifs comme le Conseil permanent des écrivains ou la Ligue des auteurs professionnels relancent le débat, proposant notamment un fonds de solidarité alimenté par une contribution des héritiers et des éditeurs.
— Ce mécanisme pourrait prendre la forme d’une redevance prélevée sur les revenus issus des œuvres posthumes, explique un porte-parole de la Ligue des auteurs professionnels. — L’objectif n’est pas de spolié les héritiers, mais de créer un cercle vertueux où la création actuelle nourrit la création future.
Ce débat dépasse la simple question financière. Il touche à la pérennité même de la création littéraire, à une époque où l’IA et les géants du numérique redéfinissent les règles du jeu. Hugo, lui, y voyait une question de justice. Cent soixante-dix ans plus tard, la question reste entière : comment garantir que la richesse du passé serve l’avenir ?