Entre 2016 et 2018, la Turquie a connu l’un des épisodes les plus sombres de son histoire récente pour les milieux intellectuels. Des milliers d’enseignants et de chercheurs, opposés au régime du président Recep Tayyip Erdoğan, ont été licenciés de leurs postes et ostracisés, transformant leur vie en un combat quotidien pour la dignité. C’est ce drame, encore vivace dans les mémoires, que le film « Yellow Letters », réalisé par İlker Çatak, porte à l’écran. L’œuvre a été récompensée par l’Ours d’or du meilleur film lors de la Berlinale 2026, attirant l’attention internationale sur le sort de ces intellectuels turcs, comme le rapporte Le Monde.

Ce qu'il faut retenir

  • Entre 2016 et 2018, des milliers de professeurs turcs ont été licenciés et exclus de la société pour leur opposition au régime.
  • Le film « Yellow Letters », d’İlker Çatak, met en lumière leur parcours et a remporté l’Ours d’or 2026 à la Berlinale.
  • L’œuvre relance le débat sur la répression des intellectuels en Turquie, plus de huit ans après les purges.
  • Les victimes décrivent un sentiment d’exclusion brutale, résumé par la formule : « Du jour au lendemain, tu deviens un indésirable ».
  • Le long-métrage a provoqué des réactions vives parmi les anciens enseignants, ravivant des souvenirs douloureux.

Une purge politique aux conséquences durables

La vague de licenciements massifs, lancée après la tentative de coup d’État de juillet 2016, visait officiellement à « purger » les institutions des éléments jugés hostiles. Plus de 15 000 enseignants, selon des estimations rapportées par des ONG, ont été écartés des universités et des écoles publiques. Les raisons invoquées ? Des liens présumés avec des mouvements considérés comme subversifs, comme celui de l’imam Fethullah Gülen, accusé par Ankara d’avoir orchestré le putsch. Côté... Bref, cette politique a laissé des traces indélébiles dans le paysage éducatif turc, où des générations de professeurs ont été remplacées par des fidèles du pouvoir en place.

« Yellow Letters » : un miroir tendu aux victimes

Inspiré de témoignages réels, le film d’İlker Çatak suit le parcours d’un enseignant licencié du jour au lendemain. Son personnage incarne le désarroi de ces intellectuels, contraints de se reconvertir dans des métiers précaires ou de quitter le pays. « Le film montre comment, en quelques jours, une vie entière peut basculer », explique le réalisateur, dont l’œuvre a été saluée par la critique internationale. La Berlinale 2026 a choisi de mettre en avant ce sujet sensible, en lui décernant son plus prestigieux prix.

Pourtant, ce n’est pas seulement une œuvre de fiction. Les scènes du film s’inspirent directement des récits des anciens professeurs. «

Du jour au lendemain, tu deviens un indésirable. Tes anciens collègues te fuient, ta famille te regarde avec méfiance, et ton CV est jeté à la poubelle. Autant dire que tu n’as plus d’avenir.
» Cette phrase, rapportée par Le Monde, résume l’ampleur du traumatisme subi par ces universitaires.

Un traumatisme qui dépasse le cadre professionnel

Les conséquences de ces purges ne se limitent pas à la perte d’un emploi. Les victimes évoquent une stigmatisation durable, qui a affecté leur santé mentale, leurs relations familiales et leur intégration dans d’autres pays. Certains ont trouvé refuge en Europe ou en Amérique du Nord, mais d’autres ont choisi de rester, malgré les difficultés. « Nous ne sommes pas des traîtres, mais des gens qui ont exercé leur droit à la critique », a déclaré Ahmet*, un ancien professeur d’université d’Istanbul, qui a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat. Les associations de défense des droits humains soulignent que ces licenciements restent un symbole des dérives autoritaires du régime.

Et maintenant ?

Si « Yellow Letters » a permis de donner une visibilité nouvelle à cette crise, les questions restent nombreuses sur l’avenir des victimes. Une commission parlementaire turque, créée en 2021 pour examiner les licenciements arbitraires, n’a toujours pas rendu ses conclusions. Les associations espèrent que le film relancera les pressions internationales en faveur de réparations. En Turquie, la loi « sur la réconciliation nationale », adoptée en 2023, a ouvert une voie théorique à la réintégration des fonctionnaires sanctionnés. Reste à voir si elle sera appliquée — et à quel rythme.

D’ici la fin de l’année, une série de projections et de débats est prévue en Europe, notamment en Allemagne et en France, où vivent de nombreux exilés turcs. Ces rencontres pourraient contribuer à maintenir la pression sur Ankara. Pour l’instant, les anciens professeurs attendent toujours des excuses officielles — et une reconnaissance de leur combat.

Le titre fait référence aux lettres jaunes que recevaient les enseignants licenciés pour leur notifier leur exclusion. Ces documents administratifs symbolisent la rupture brutale avec l’institution qui les employait, comme l’explique le réalisateur İlker Çatak.