« On nous demande de soutenir, soutenir, soutenir, et quand on soutient, on est des branquignoles. Non ! Ynsect, on y a cru, on a voulu y croire. » Ces mots, prononcés par Nicolas Dufourcq, le patron de Bpifrance, résument les tensions autour du soutien public apporté à l’entreprise Ynsect, spécialisée dans la production de protéines et d’engrais à base d’insectes. Selon BFM Business, cette aventure industrielle, auréolée en 2021 d’un soutien politique de taille avec la présence de trois ministres, s’est soldée par une liquidation en décembre 2025, laissant derrière elle une friche de 45 000 m² à Poulainville, au nord d’Amiens.

Ce qu'il faut retenir

  • Ynsect a reçu 148 millions d’euros de financements publics entre 2012 et 2025, principalement sous forme d’aides publiques, selon les chiffres communiqués par Bercy en janvier 2026.
  • L’entreprise, présentée comme un « leader mondial » en 2021, a été liquidée en décembre 2025 après avoir perdu l’essentiel de ses salariés en 2025.
  • Le modèle économique basé sur la production de farine d’insectes s’est révélé peu compétitif face aux protéines végétales et animales, avec un coût de production deux à neuf fois supérieur à celui de ses concurrents.
  • Deux autres entreprises du secteur, Innovafeed et Agronutris, bénéficient toujours d’un soutien public et affirment que leur modèle est plus performant sur le plan environnemental et économique.

Un projet industriel soutenu par l’État, devenu symbole des risques de la réindustrialisation

En mai 2021, l’inauguration de l’usine Ynsect à Poulainville, dans la Somme, était présentée comme un symbole de la réindustrialisation française. Autour du PDG Antoine Hubert, se pressaient alors des figures du premier mandat d’Emmanuel Macron : Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, et Cédric O, secrétaire d’État chargé de la Transition numérique. L’usine, haute de 36 mètres et couvrant 45 000 m², était saluée comme un exemple de transition écologique et de création d’emplois locaux.

Cinq ans plus tard, le site n’est plus qu’une friche industrielle. Ynsect a annoncé sa liquidation en décembre 2025, après avoir perdu la majorité de ses effectifs en 2025. « C’est malheureux, il y a eu énormément d’argent public en jeu », a réagi auprès de l’AFP Hadrien Godard, représentant des salariés licenciés en octobre 2025. Entre 2012 et 2025, l’entreprise a capté quelque 148 millions d’euros de financements publics, dont une partie via Bpifrance, comme l’a rappelé Nicolas Dufourcq devant les parlementaires en 2026. Il a défendu ce soutien en affirmant que Bpifrance avait également soutenu deux autres jeunes pousses du secteur, Innovafeed et Agronutris, qui « sont en train de réussir ».

Un modèle économique contesté dès ses débuts

Dès la seconde moitié des années 2010, des critiques émanant d’experts et de militants pointaient les limites économiques et environnementales du modèle d’Ynsect. Selon Julie Coumau et Tom Bry-Chevalier, doctorants et militants de la cause animale, la farine d’insectes produite par Ynsect était « deux à quatre fois plus chère que la farine de poisson et jusqu’à neuf fois plus chère que le tourteau de soja ». Ce coût prohibitif, couplé à la nécessité de chauffer en permanence les installations en Europe en raison du climat tempéré, rendait le modèle peu compétitif face aux protéines végétales et animales traditionnelles.

De leur côté, Innovafeed et Agronutris assurent que leur production est moins « carbonée » et que leurs farines sont plus nutritives que les protéines concurrentes, ce qui les rend plus attractives pour l’élevage piscicole. Ces deux entreprises, toujours en activité, bénéficient également de financements publics, mais leur modèle repose sur des technologies différentes et une intégration plus poussée dans les filières agricoles existantes.

Des facteurs externes aggravants

La déroute d’Ynsect s’explique aussi par des éléments exogènes. La pandémie de Covid-19 a perturbé les chaînes d’approvisionnement et les marchés, tandis que la flambée des coûts de l’énergie, consécutive à l’invasion russe de l’Ukraine, a encore fragilisé une entreprise déjà en difficulté. Ces éléments rappellent le caractère hautement risqué des investissements publics dans des technologies de rupture portées par des entreprises jeunes et financièrement fragiles.

« On finance des paris industriels incertains, mais on abandonne des outils industriels existants, performants et vitaux », a déploré Jean-Claude Garcia, président de la CFE-CGC Chimie Dauphiné-Savoie, en comparant la situation d’Ynsect à celle de Polytechnyl, reprise fin avril 2026 après un passage en redressement judiciaire. Pour lui, cette stratégie révèle un déséquilibre dans la politique industrielle française : privilégier l’innovation de rupture au détriment de la modernisation du tissu productif existant.

Un débat sur l’orientation des aides publiques à l’industrie

Pour Olivier Lluansi, professeur au Cnam et expert du secteur, le dispositif France 2030, qui a largement financé Ynsect, a constitué « un effort énorme » en faveur de la réindustrialisation. Cependant, il souligne que ce plan s’est « concentré sur l’innovation de rupture », alors que la France avait aussi besoin de moderniser son outil industriel traditionnel. Il note que le dispositif France Relance, lancé en 2022, a corrigé en partie cette tendance en ciblant davantage la modernisation des PME et des ETI existantes.

Le ministre délégué à l’Industrie, Sébastien Martin, a annoncé mi-avril 2026 vouloir réallouer plusieurs centaines de millions d’euros de l’enveloppe France 2030 non encore utilisée pour moderniser les petites et moyennes entreprises industrielles et les ETI, souvent négligées dans les grands projets d’innovation. « Les PME industrielles et petites ETI ne demandent jamais rien à personne », a-t-il souligné, insistant sur la nécessité de soutenir un tissu productif déjà solide.

Et maintenant ?

La liquidation d’Ynsect laisse plusieurs questions en suspens, notamment sur le remboursement des financements publics et le devenir des 45 000 m² de l’usine de Poulainville. Les autorités locales et l’État devraient préciser dans les prochains mois les modalités de gestion de ce site, tandis que le débat sur l’équilibre entre innovation de rupture et modernisation industrielle devrait s’intensifier. Par ailleurs, le sort des quelque 200 salariés licenciés en 2025 reste à définir, avec des dispositifs de reclassement ou de reconversion professionnelle qui pourraient être mis en place d’ici la fin de l’année 2026.

Cette affaire illustre les défis de la réindustrialisation française, où le soutien à l’innovation doit composer avec la réalité économique et les risques inhérents aux projets pionniers. Alors que la France cherche à relocaliser des industries stratégiques, l’expérience d’Ynsect servira-t-elle de leçon pour éviter de nouveaux échecs, ou restera-t-elle un cas isolé dans une stratégie plus large de transformation industrielle ?

La production de farine d’insectes en Europe nécessite un chauffage permanent en raison du climat tempéré, ce qui augmente considérablement les coûts énergétiques. De plus, les rendements sont encore limités comparés aux protéines végétales ou animales traditionnelles, ce qui rend le produit deux à neuf fois plus cher que ses concurrents, selon des estimations rapportées par des experts en 2026.