Selon Franceinfo - Santé, l’Ordre national des pharmaciens a alerté à plusieurs reprises ces derniers mois sur la recrudescence des agressions et incivilités dans les officines françaises. En 2025, pas moins de 468 déclarations d’agressions ont été enregistrées par l’organisme, dont 451 ont eu lieu directement en officine. Un chiffre qui, malgré une baisse de 12 % par rapport à 2024, reste préoccupant pour une profession déjà sous tension.

Ce qu'il faut retenir

  • En 2025, 451 agressions en officine ont été déclarées à l’Ordre national des pharmaciens, sur un total de 468 signalements.
  • Les professionnels subissent quotidiennement des insultes, menaces et actes de violence, souvent déclenchés par le refus de délivrer certains médicaments.
  • Les vols en pharmacie représentent un coût annuel estimé à plusieurs dizaines de milliers d’euros par établissement, avec des pertes pouvant atteindre 65 000 € pour certaines officines.
  • Peu d’agresseurs sont poursuivis, ce qui pousse certains pharmaciens à renoncer à porter plainte par lassitude.
  • Les solutions technologiques, comme les caméras intelligentes, permettent de réduire les tentatives de vol dans les officines équipées.

Des agressions qui s’intensifient derrière le comptoir

Derrière son comptoir, Camille Starvisl, pharmacienne, a récemment fait l’acquisition d’une bombe lacrymogène pour se protéger. « C’est ce qu’on a acheté récemment et c’est assez surréaliste d’avoir ça dans son officine, mais on est bien obligé, faut croire », explique-t-elle. Son témoignage illustre l’ampleur de la dégradation du climat dans les pharmacies. En janvier 2026, un patient s’est présenté avec une fausse ordonnance. À son refus de délivrer le médicament, l’homme a immédiatement basculé dans la violence verbale : « Il nous a insultés, menacés, s’est monté très vite dans les tours, avec des menaces de mort », raconte-t-elle. « J’ai eu extrêmement peur. Je sentais que ça pouvait aller beaucoup plus loin. »

Comme Camille, Cécile Poggi, pharmacienne, subit au quotidien des injures et des pressions de la part de clients mécontents. « “Vous êtes des cons, vous faites ce que je vous dis” », relate-t-elle. « Non madame, on ne peut pas faire ce que vous dites, on fait comme on doit faire. » Ces scènes, autrefois exceptionnelles, deviennent monnayables dans de nombreuses officines à travers le pays.

Des violences rarement sanctionnées, une lassitude généralisée

L’Ordre national des pharmaciens souligne que, malgré les 468 déclarations en 2025, peu d’agresseurs font l’objet de poursuites. Cyril Colombani, pharmacien et porte-parole de l’Union des syndicats des pharmaciens d’Officine Alpes-Maritimes, résume le sentiment de lassitude qui gagne la profession : « Les agresseurs n’ont rien, donc on ne perd plus notre temps à déposer plainte. Parce que les confrères et toutes les professions médicales, on en a marre de porter plainte pour rien, ou même de contacter l’Ordre pour rien. »

Cette impunité perçue encourage certains professionnels à renoncer à toute démarche judiciaire, par crainte de perdre un temps précieux ou de subir de nouvelles représailles. Pourtant, les chiffres montrent que les violences ne faiblissent pas, même si leur déclaration diminue légèrement. Pour les pharmaciens, la frontière entre profession médicale et cible potentielle s’effrite chaque jour un peu plus.

Les vols, un fléau coûteux et systématique

Outre les agressions, les officines doivent faire face à une recrudescence des vols, souvent commis à la hâte. Des images de vidéosurveillance montrent une femme glissant un produit dans son short, tandis qu’un autre client sort en dissimulant des marchandises sous sa veste. Ces actes, répétés plusieurs fois par jour dans certaines pharmacies, ont un impact financier lourd. À Le Cannet (Alpes-Maritimes), où 1 000 clients défilent quotidiennement, les pertes annuelles s’élèvent à 65 000 euros.

Pour limiter ces préjudices, de nombreux établissements ont investi dans des systèmes de surveillance avancés, couplés à l’intelligence artificielle. « Dès qu’un geste frauduleux est commis, on reçoit de suite une alerte sur le téléphone portable, à nous de visualiser ensuite la caméra et de voir s’il y a eu vraiment vol ou pas », détaille une employée. Depuis leur installation, les tentatives de vol ont « nettement diminué », selon les retours des professionnels. Une avancée technologique qui, bien que coûteuse, s’avère efficace pour dissuader les voleurs.

Une profession en quête de solutions et de reconnaissance

Face à cette insécurité croissante, les pharmaciens réclament des mesures concrètes. L’Ordre national des pharmaciens a déjà alerté à plusieurs reprises les autorités, mais les solutions tardent à se concrétiser. « On est bien obligé de se protéger, mais c’est à l’État de garantir notre sécurité », souligne Camille Starvisl. Les syndicats professionnels appellent à une répression plus systématique des actes de violence et à un soutien renforcé pour les victimes.

Certains établissements, comme celui du Cannet, misent sur la prévention et la technologie pour limiter les risques. Pourtant, ces initiatives restent locales et ne répondent pas à l’ampleur du problème. « Autant dire que, sans une prise de conscience collective, la situation ne risque pas de s’améliorer », estime Cyril Colombani. Les pharmaciens, déjà en première ligne dans la crise sanitaire, doivent aujourd’hui faire face à une nouvelle forme de danger, sans toujours bénéficier du soutien nécessaire.

Et maintenant ?

Plusieurs pistes pourraient être explorées dans les mois à venir pour tenter de contenir cette vague de violences. Les syndicats de pharmaciens ont demandé une réunion urgente avec le ministère de la Santé et celui de l’Intérieur, afin d’évoquer des mesures renforcées de protection des professionnels. Une date n’a pas encore été fixée, mais les négociations devraient s’accélérer dans les semaines à venir. Par ailleurs, l’Ordre national des pharmaciens pourrait proposer des formations spécifiques pour aider les équipes à gérer les situations de crise. Reste à voir si ces initiatives suffiront à inverser la tendance, alors que la lassitude gagne du terrain parmi les professionnels.

En attendant, les pharmaciens continuent d’exercer leur métier dans un climat de plus en plus tendu. Entre l’obligation de protéger leurs patients et celle de se protéger eux-mêmes, leur mission devient chaque jour un peu plus complexe. Et si les chiffres de 2025 montrent une légère baisse des déclarations, rien ne garantit que la violence ne reprendra pas de plus belle dans les mois à venir.

Les agressions envers des pharmaciens peuvent être poursuivies sur la base des articles 222-7 à 222-16 du Code pénal, qui concernent les violences ayant entraîné une incapacité totale de travail (ITT). Les peines encourues vont de 3 à 10 ans de prison, selon la gravité des faits, ainsi que des amendes pouvant atteindre 150 000 euros. Cependant, les condamnations restent rares, en raison des difficultés à identifier et poursuivre les auteurs, ainsi que de la réticence de certaines victimes à engager des poursuites.

Les pharmaciens peuvent déclarer une agression ou un vol auprès de l’Ordre national des pharmaciens, via un formulaire en ligne ou par courrier. Ils ont également la possibilité de porter plainte directement au commissariat ou à la gendarmerie. Depuis 2023, certaines régions testent des plateformes dédiées pour faciliter ces démarches. Il est également recommandé de conserver des preuves (enregistrements, vidéosurveillance, témoignages) pour appuyer les déclarations.