Selon Le Monde, les exploitants agricoles ukrainiens subissent de plein fouet les conséquences du conflit en cours, entre infrastructures détruites et routes commerciales paralysées. Le pays, historiquement l’un des greniers à blé de l’Europe, voit sa capacité à nourrir le monde menacée par une stratégie russe ciblant délibérément les chaînes logistiques.
Ce qu'il faut retenir
- Les ports ukrainiens de la mer Noire sont bloqués par la Russie depuis 2022, paralysant les exportations de céréales
- Plus de 200 silos et hangars agricoles ont été endommagés ou détruits par des frappes depuis le début de l’invasion
- L’Ukraine assure avant-guerre 12 % des exportations mondiales de blé et joue un rôle clé dans la sécurité alimentaire globale
- Les agriculteurs dénoncent des frappes ciblées sur les infrastructures agricoles, visant à affamer les populations civiles
- Les coûts logistiques ont explosé, rendant les céréales ukrainiennes inaccessibles pour de nombreux pays importateurs
Un secteur agricole asphyxié par la guerre
Depuis le début de l’invasion russe en février 2022, le secteur agricole ukrainien est en première ligne. Le blocus imposé par Moscou sur les ports de la mer Noire a coupé l’accès à 90 % des exportations de céréales, autrefois acheminées par voie maritime. Les routes terrestres via l’Europe de l’Est, plus lentes et coûteuses, peinent à compenser ce manque. « On a dû adapter nos méthodes de stockage », explique Ivan Petrov, agriculteur dans la région de Kherson. « Les silos sont saturés, et les hangars non blindés deviennent des cibles faciles. »
Les dégâts matériels s’accumulent. Selon les dernières estimations du ministère ukrainien de l’Agriculture, plus de 200 silos, hangars et équipements agricoles ont été endommagés ou détruits depuis 2022. Les frappes visent systématiquement les infrastructures critiques, coupant court à toute tentative de relance. Les agriculteurs, souvent contraints de travailler dans des zones encore sous tension, peinent à maintenir une production viable. « Ils frappent délibérément nos silos, nos hangars, ils visent les fermiers », dénonce Maria Kovalenko, porte-parole d’une coopérative agricole dans l’oblast de Zaporijjia. « Ce n’est plus seulement une guerre contre l’État ukrainien, c’est une guerre contre notre survie. »
L’Ukraine, grenier à blé du monde en sursis
Avant la guerre, l’Ukraine fournissait 12 % des exportations mondiales de blé et était le premier fournisseur de plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient, comme l’Égypte ou le Liban. La paralysie de ses exportations a déjà fait flamber les prix des denrées de base sur les marchés internationaux. En 2023, l’ONU estimait que jusqu’à 345 millions de personnes étaient menacées par l’insécurité alimentaire en raison de la crise ukrainienne. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a dû réduire ses rations dans plusieurs pays dépendants des céréales ukrainiennes.
Pour contourner le blocus, l’Ukraine a tenté de diversifier ses routes d’exportation. Le « corridor céréalier » en mer Noire, négocié en juillet 2022 sous l’égide de l’ONU et de la Turquie, a permis de relancer partiellement les exportations. Mais les volumes restent bien en deçà des capacités d’avant-guerre. « Même avec ce corridor, on est loin de l’équilibre », confirme un responsable de l’association UkrAgroConsult. « Les coûts logistiques ont explosé, et les assurances pour les cargaisons sont devenues inabordables. »
Une stratégie délibérée pour affamer les civils ?
Les agriculteurs ukrainiens accusent Moscou d’une stratégie visant à affamer les populations civiles en ciblant les infrastructures agricoles. Selon des rapports d’ONG et d’experts en droit international, plus de 80 % des frappes russes sur les infrastructures agricoles depuis 2022 ont eu lieu dans des zones non stratégiques. « Ces attaques ne peuvent être considérées comme des dommages collatéraux », souligne un analyste de l’International Crisis Group. « Elles répondent à une logique de destruction systématique des moyens de subsistance. »
Les dégâts se chiffrent en milliards. Le ministère ukrainien de l’Agriculture évalue les pertes du secteur à plus de 5 milliards de dollars depuis 2022, sans compter les coûts de reconstruction. Les agriculteurs, déjà sous-financés, peinent à obtenir des assurances ou des crédits pour redémarrer. « On nous demande de produire plus, mais avec quoi ? », s’interroge Ivan Petrov. « Nos machines sont vieillissantes, nos semences sont rares, et nos terres sont minées. »
Reste à voir si les pressions diplomatiques internationales permettront de desserrer l’étau autour des ports ukrainiens. En attendant, les silos vides et les champs en friche rappellent chaque jour le coût humain de cette guerre.
D'après les experts en droit international, ces attaques répondraient à une stratégie de « guerre économique » visant à fragiliser l’économie ukrainienne et à affamer les populations civiles, notamment dans les pays dépendants des céréales ukrainiennes. Ces frappes, souvent localisées dans des zones non militaires, pourraient constituer des crimes de guerre selon certains juristes.