Le 19 septembre 1989, l’explosion en vol d’un DC-10 de la compagnie UTA au-dessus du Niger fait 170 morts. Très vite, la Libye du colonel Kadhafi est pointée du doigt, mais les familles des victimes devront attendre plus de quinze ans pour obtenir une indemnisation, et encore, sans l’aide de la diplomatie française. Comme le rapporte Franceinfo – Faits divers, c’est par une négociation directe entre le fils d’une victime et celui du dictateur que l’affaire aboutira enfin en 2004.
Ce qu'il faut retenir
- Le 19 septembre 1989, un DC-10 d’UTA explose au-dessus du Niger, faisant 170 victimes, dont la majorité de nationalité française.
- Dès 1989, la Libye de Kadhafi est soupçonnée d’être à l’origine de l’attentat, tout comme celui de Lockerbie (Pan Am, 1988, 270 morts).
- En 1999, six agents libyens sont condamnés par contumace à la réclusion à perpétuité par la justice française.
- La diplomatie française, soucieuse de normaliser ses relations avec Tripoli, reste inactive malgré les condamnations.
- En 2003, les États-Unis obtiennent une indemnisation pour les victimes de Lockerbie, relançant indirectement le dossier du DC-10.
- En janvier 2004, après deux ans de négociations directes entre le fils d’une victime et Saïf Islam Kadhafi, la Libye verse 1 million de dollars à chaque famille.
- Les familles dénonceront par la suite l’absence de soutien de l’État français dans cette démarche.
Un attentat et une enquête qui mènent à la Libye
Le 19 septembre 1989, le vol UTA 772, reliant Brazzaville à Paris avec escale à N’Djamena, explose au-dessus du désert nigérien. L’attentat, qui fait 170 morts, dont 54 Français, est rapidement attribué à la Libye. Le régime de Kadhafi, déjà sous le feu des soupçons pour l’attentat de Lockerbie en 1988 (270 morts), est pointé du doigt par les enquêteurs occidentaux. Abdallah Senoussi, chef des renseignements libyens et beau-frère de Kadhafi, est identifié comme le principal responsable présumé.
Malgré les pressions internationales, la France, engagée dans un conflit au Tchad en 1986 contre la Libye, hésite à rompre définitivement avec Tripoli. Le Quai d’Orsay, sous différents gouvernements, privilégie la realpolitik et freine les poursuites judiciaires. Six mandats d’arrêt internationaux sont finalement lancés en 1993, mais aucun accusé n’est arrêté : la Libye refuse toute extradition.
Un procès symbolique, mais des condamnations sans suite
En mars 1999, après dix ans d’attente, le procès s’ouvre enfin devant la cour d’assises de Paris. Unique en son genre, il se déroule sans jury populaire : seuls des magistrats professionnels siègent. Cinq cents parties civiles sont présentes, mais les accusés, jugés par contumace, sont absents. En trois jours, les six agents libyens sont condamnés à la réclusion à perpétuité. Pourtant, malgré la condamnation, rien ne change : la Libye maintient son refus d’extrader les responsables.
Pour les familles, l’espoir d’une justice internationale s’effondre rapidement. La diplomatie française, soucieuse de tourner la page des tensions passées, reprend progressivement ses relations avec Tripoli. Les victimes assistent, impuissantes, à cette normalisation sans obtenir aucune avancée sur l’extradition des condamnés.
L’électrochoc de 2003 : quand le fils d’une victime affronte le fils du dictateur
En 2003, un événement inattendu relance le dossier : Saïf Islam Kadhafi, fils du dictateur et peintre à ses heures, se rend à Paris pour inaugurer une exposition à l’Institut du monde arabe. Pour Guillaume Denoix de Saint Marc, fils d’une victime du DC-10, cette visite est une provocation. Il décide de l’affronter lors d’une conférence à l’Institut français des relations internationales. « Mon père était dans le DC-10 », lance-t-il devant l’héritier du régime. À sa surprise, Saïf Islam Kadhafi se montre « plutôt ouvert » à la discussion.
Cette rencontre marque le début d’une négociation directe entre les deux hommes. Guillaume Denoix de Saint Marc insiste : l’objectif n’est pas une indemnisation, mais l’obtention d’un procès pour Abdallah Senoussi. Pendant près de deux ans, onze réunions sont organisées entre Paris et Tripoli. Les familles agissent sans le soutien de l’État français, qui reste en retrait.
Une indemnisation obtenue de haute lutte
Sans l’appui du gouvernement, les familles comprennent rapidement que la pression médiatique et politique est leur seul levier. Dès qu’un officiel libyen se rend en France, des rassemblements sont organisés pour perturber la reprise des relations franco-libyennes. En 2003, les États-Unis obtiennent enfin une indemnisation pour les victimes de Lockerbie, un précédent qui influence indirectement le dossier français.
En janvier 2004, après un an et demi de discussions, un accord est signé : la Libye verse 1 million de dollars à chaque famille. « La fin d’un grand calvaire », estime Guillaume Denoix de Saint Marc. Pour Danielle Klein, sœur d’une victime, cette indemnisation représente aussi « une façon de les obliger à reconnaître, en creux, leur responsabilité ».
Une victoire amère : l’État français absent
Pourtant, la satisfaction des familles est teintée d’amertume. « À aucun moment l’État français ne nous a dit : “On va vous accompagner.” On y a été tout seuls, les familles du DC-10. Tout seuls », déclare Danielle Klein. La colère de Guillaume Denoix de Saint Marc éclate lorsqu’il entend un haut responsable du Quai d’Orsay se féliciter d’avoir « bien aidé » les victimes. « Comment ça, vous nous avez aidés ? rétorque-t-il. C’est nous qui avons fait le boulot que vous auriez dû faire ! Ce n’était pas à moi d’aller à Tripoli négocier avec le fils de l’assassin de mon père ! »
Cette affaire révèle ainsi les limites de la diplomatie française, qui a préféré la raison d’État à la défense des victimes. Le procès de 1999, bien que symbolique, n’a pas suffi à faire bouger les lignes. Ce sont les familles, par leur ténacité, qui ont obtenu gain de cause – sans aide extérieure.
L’affaire du DC-10 d’UTA illustre ainsi les tensions entre politique étrangère et devoir de mémoire. Elle rappelle aussi que, parfois, ce sont les citoyens qui comblent les lacunes de l’État.
La France a longtemps privilégié la normalisation de ses relations avec la Libye, notamment pour des raisons économiques et géopolitiques. Sous différents gouvernements, le Quai d’Orsay a freiné les poursuites judiciaires et évité toute confrontation directe avec Tripoli, malgré les condamnations des agents libyens en 1999.
Condamné à la réclusion à perpétuité en 1999, Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi, reste introuvable. Malgré les mandats d’arrêt internationaux, il n’a jamais été extradé ou arrêté. Son sort exact reste inconnu, bien que les autorités libyennes actuelles ne l’aient jamais évoqué publiquement.