Alors que la 61e Biennale de Venise, qui s’ouvrira le 9 mai 2026, doit marquer le retour de la Russie après quatre ans d’absence, la Commission européenne a choisi de franchir une nouvelle étape dans l’affrontement diplomatique. Dans une lettre adressée au président de l’institution, Pietrangelo Buttafuoco, l’Agence exécutive pour l’éducation et la culture (Eacea) a annoncé, vendredi 11 avril, le gel possible de deux millions d’euros de subventions allouées à la Biennale jusqu’en 2028. Selon Euronews FR, cette décision intervient après que la direction de la Biennale a maintenu la réouverture du pavillon russe, fermé depuis 2022 en raison des sanctions liées à l’invasion de l’Ukraine.
Ce qu'il faut retenir
- La Commission européenne menace de geler une subvention de 2 millions d’euros à la Biennale de Venise si elle ne revient pas sur sa décision d’accueillir un pavillon russe.
- Bruxelles dispose d’un délai de 30 jours pour obtenir des clarifications avant d’engager une procédure de retrait des fonds.
- Le pavillon russe, fermé depuis 2022, rouvre ses portes pour l’édition 2026, suscitant de vives critiques en Ukraine et dans plusieurs États membres de l’UE.
- Cinq personnalités culturelles russes liées au pavillon ont été sanctionnées par Kiev pour « propagande » et « justification de l’agression ».
- Des désaccords persistent au sein du gouvernement italien, certains responsables s’opposant à la position de Bruxelles.
Cette mesure s’inscrit dans un contexte de tensions accrues entre l’Union européenne et les institutions culturelles italiennes. Le 10 mars, Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne, et Glenn Micallef, commissaire chargé de la culture, avaient déjà fermement condamné la décision de la Biennale dans une note officielle. Vingt-trois pays de l’UE, dont l’Ukraine, avaient également protesté contre cette réouverture, jugée incompatible avec les sanctions européennes adoptées après le début de la guerre en Ukraine.
Une procédure engagée en urgence par Bruxelles
D’après les informations reconstituées par la presse italienne, la lettre de l’Eacea envoyée à Pietrangelo Buttafuoco précise que la Commission européenne pourrait non seulement geler, mais aussi révoquer les fonds déjà engagés. L’institution culturelle dispose de 30 jours pour justifier sa position ou présenter un revirement. À défaut, elle risque de perdre une enveloppe de 2 millions d’euros initialement prévue jusqu’en 2028. Cette subvention, bien que modeste au regard du budget global de la Biennale, représente une part significative de ses financements publics et européens.
Pour la Commission, la présence d’un pavillon russe constitue une violation des sanctions adoptées en réponse à l’invasion de l’Ukraine. Ces mesures, rappelons-le, visent à isoler Moscou sur la scène internationale, y compris dans les domaines culturel et artistique. Pourtant, cette position tranchée se heurte à une réalité politique plus complexe en Italie, où les divisions sur la question sont profondes.
Des divisions politiques en Italie sur fond de souveraineté culturelle
Le gouvernement de Giorgia Meloni, bien que globalement aligné sur les positions européennes, se trouve tiraillé entre Bruxelles et une partie de la classe politique italienne. Le ministre de la Culture, Alessandro Giuli, s’est ainsi contenté de marquer son désaccord de manière symbolique : il a quitté la restauration du pavillon central pour se rendre à Lviv, ville ukrainienne frappée par les bombardements russes. Sans remettre en cause la souveraineté artistique de la Biennale, il a ainsi exprimé sa désapprobation sans franchir le pas d’une opposition frontale.
Cette prudence n’est pas partagée par tous. Le vice-premier ministre Matteo Salvini, chef de file de la Ligue, a dénoncé avec virulence ce qu’il qualifie de « vulgaire chantage » de la part de « la bureaucratie européenne ». « On va vous retirer vos fonds parce que vous osez inviter des artistes russes. Nous sommes vraiment en pleine folie », a-t-il lancé lors d’un événement à Milan. Salvini, qui ne s’oppose pas à la participation de la Russie, a estimé que cette crise révélait l’hypocrisie de Bruxelles, alors que d’autres conflits, comme celui à Gaza, ne suscitent pas les mêmes réactions.
Le président de la région Vénétie, Alberto Stefani, a adopté une posture similaire. Pour lui, la position de l’UE est « inacceptable » et l’art doit rester un espace de « confrontation culturelle », non un terrain de censure. « La paix ne se construit pas par la censure et la liberté ne se défend pas en la restreignant », a-t-il affirmé lors d’une intervention devant des eurodéputés italiens.
Une polémique relancée sur les « deux poids, deux mesures » de l’UE
Les critiques ne viennent pas uniquement de la classe politique italienne. L’eurodéputé Angelo Bonelli, membre du groupe Europa Verde, a pointé du doigt ce qu’il considère comme une politique européenne à géométrie variable. « La Commission européenne menace la présence de la Russie, mais reste silencieuse face à la participation d’Israël malgré le bilan humain à Gaza », a-t-il déclaré. Bonelli rappelle qu’une lettre signée par 187 parties prenantes avait été adressée à Bruxelles le 17 mars pour demander l’exclusion d’Israël de la Biennale. « Si l’on croit que l’art peut être un instrument de dialogue pour la paix, alors laissons la Biennale décider en toute autonomie. Mais si les Russes sont exclus, alors les Israéliens doivent aussi l’être », a-t-il insisté.
Cette accusation de partialité s’ajoute aux tensions existantes entre les États membres sur la gestion des conflits internationaux. Alors que l’UE peine à adopter une ligne cohérente sur des sujets comme la guerre Israël-Hamas ou la guerre en Ukraine, la question de la participation d’artistes russes à des événements culturels européens devient un nouveau champ de bataille politique.
Kiev frappe fort : sanctions contre cinq personnalités russes
Alors que Bruxelles et Rome s’affrontent sur le plan diplomatique, Kiev a choisi une réponse plus directe. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a signé un décret sanctionnant cinq personnalités culturelles russes impliquées dans le pavillon de Venise. Parmi elles figurent Anastasia Karneeva, commissaire du pavillon et fille du directeur général adjoint de Rostec, ainsi que Mikhail Shvydkoy, représentant spécial pour la coopération culturelle, accusé de vouloir instrumentaliser la Biennale pour donner l’image d’une Russie non isolée.
Les autres personnalités sanctionnées sont Valeria Oliynyk et Artem Nikolaev, accusés d’avoir foulé le sol de la Crimée occupée, ainsi que Ilya Tatakov, mis en cause pour sa participation à un film de propagande dans l’oblast de Donetsk. Les sanctions prononcées par Kiev incluent des restrictions économiques, une interdiction d’entrée en Ukraine et la suspension de tous les échanges culturels et scientifiques avec ces personnes.
Cette affaire pose une question plus large : jusqu’où peut aller la censure culturelle au nom de la géopolitique ? Alors que les conflits mondiaux s’enchaînent, la frontière entre art et diplomatie devient de plus en plus floue, risquant de transformer les événements culturels en terrains de confrontation politique.
La Commission européenne menace de geler ou de révoquer une subvention de 2 millions d’euros allouée à la Biennale jusqu’en 2028. Cette décision a été notifiée par l’Agence exécutive pour l’éducation et la culture (Eacea) dans une lettre adressée au président de l’institution, Pietrangelo Buttafuoco, le 11 avril 2026.
