Le schisme entre chiites et sunnites, qui divise aujourd’hui près de 1,8 milliard de musulmans à travers le monde, plonge ses racines dans une querelle survenue dès les premiers siècles de l’islam, après la mort du prophète Mahomet. Cette séparation, encore source de tensions géopolitiques majeures au XXIᵉ siècle, notamment au Moyen-Orient, est analysée par Le Monde dans un dossier dédié, révélant ses mécanismes et ses répercussions contemporaines.

Ce qu'il faut retenir

  • Le chiisme et le sunnisme trouvent leur origine dans un conflit pour la succession de Mahomet au VIIᵉ siècle.
  • Les chiites considèrent que la direction de la communauté musulmane devait revenir à Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du prophète.
  • Les sunnites, majoritaires, estiment que la succession devait se faire par consensus parmi les compagnons du prophète.
  • Ce schisme structure aujourd’hui la géopolitique du Moyen-Orient, avec des pays comme l’Iran (chiite) et l’Arabie saoudite (sunnite) en opposition.
  • Les différences théologiques et juridiques entre les deux courants restent profondes après plus de 1 400 ans.

Une division née d’un désaccord sur la succession

Dès 632, à la mort de Mahomet, une question cruciale divise les fidèles : qui doit prendre la tête de la communauté musulmane ? Pour les chiites, Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du prophète, est le successeur légitime, désigné par Mahomet lui-même lors de l’épisode de Ghadir Khumm. Les sunnites, eux, privilégient un système de consultation entre les compagnons, aboutissant à l’élection d’Abu Bakr, beau-père du prophète, puis de ses successeurs, les califes « bien guidés ». « La désignation d’Ali était un choix divin, pas une simple préférence politique », explique Youssef Seddik, islamologue, cité par Le Monde.

Cette divergence initiale n’est pas seulement politique. Elle touche aussi aux fondements mêmes de l’autorité religieuse. Pour les chiites, l’imamat — la succession spirituelle et temporelle — doit rester dans la lignée directe d’Ali et de ses descendants, les imams. Les sunnites, en revanche, acceptent une diversité d’interprétations, sans imposer de structure hiérarchique centrale. Autant dire que, dès le départ, deux visions de l’islam se dessinent, avec des conséquences durables.

Des différences théologiques et juridiques persistantes

Au-delà de la question de la succession, les deux courants développent des pratiques et des doctrines distinctes. Les chiites accordent une place centrale à l’imam, considéré comme infaillible et détenteur d’un savoir ésotérique. Ils pratiquent aussi le tahannuth, une forme de pleurs rituels lors de la commémoration du martyr de l’imam Hussein à Kerbala. Les sunnites, quant à eux, s’appuient sur la sunna — les traditions du prophète — et sur quatre écoles juridiques principales.

Ces différences se reflètent dans les rites quotidiens. Par exemple, les chiites combinent les cinq prières en trois sessions et privilégient la prière du vendredi en groupe, avec un sermon politique. Les sunnites, eux, maintiennent les cinq prières distinctes et accordent moins d’importance à l’aspect communautaire de la prière du vendredi. « Le chiisme et le sunnisme ne sont pas deux branches de la même religion, mais deux islams », résume Hamid Dabashi, professeur à l’université de Columbia, interrogé par Le Monde.

Un clivage géopolitique au cœur du Moyen-Orient

Si le schisme date du VIIᵉ siècle, ses répercussions modernes sont indéniables. Au XXᵉ et XXIᵉ siècles, la rivalité entre chiites et sunnites est instrumentalisée par les puissances régionales pour étendre leur influence. L’Iran, où le chiisme duodécimain est religion d’État depuis la révolution islamique de 1979, se présente comme le protecteur des chiites à travers le monde, du Liban à l’Irak en passant par la Syrie et le Yémen. L’Arabie saoudite, gardienne des lieux saints sunnites de La Mecque et Médine, finance quant à elle des mouvements wahhabites et salafistes, souvent en opposition frontale avec l’islam chiite.

Cette rivalité s’est traduite par des conflits ouverts, comme la guerre en Syrie, où Téhéran soutient le régime de Bachar al-Assad, majoritairement alaouite (une branche du chiisme), tandis que Riyad finance des groupes rebelles sunnites. Au Yémen, le conflit oppose les rebelles houthistes, soutenus par l’Iran, aux forces gouvernementales alliées à une coalition menée par l’Arabie saoudite. « Le Moyen-Orient est aujourd’hui le théâtre d’une guerre froide religieuse », analyse Bernard Haykel, professeur à l’université de Princeton, dans les colonnes du Monde.

Et maintenant ?

Les analystes s’interrogent sur l’évolution de ce clivage à moyen terme. Avec l’affaiblissement des États-nations au Moyen-Orient et la montée en puissance de groupes transnationaux comme Daech ou Al-Qaïda, la question chiite-sunnite pourrait continuer à structurer les alliances, mais aussi les conflits. La normalisation récente entre certains pays sunnites et Israël, comme les accords d’Abraham signés en 2020, montre que les lignes de fracture traditionnelles pourraient être redessinées, bien que le chiisme reste un marqueur identitaire fort pour Téhéran et ses alliés. Les prochaines années diront si ce schisme historique peut évoluer vers une coexistence plus apaisée ou si, au contraire, il continuera à alimenter les tensions régionales.

Si la division entre chiites et sunnites perdure après quatorze siècles, son avenir dépendra largement des dynamiques politiques et sociales en cours au Moyen-Orient. Une chose est sûre : ce clivage, loin d’être un simple débat théologique, reste un enjeu géopolitique majeur, dont les répercussions se font sentir bien au-delà des frontières du monde musulman.

La différence fondamentale réside dans la question de la succession de Mahomet. Les chiites estiment que la direction de la communauté musulmane devait revenir à Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du prophète, et à ses descendants, les imams. Les sunnites, majoritaires, privilégient un système de consultation parmi les compagnons du prophète, aboutissant à l’élection des califes. Cette divergence initiale a entraîné des différences théologiques, juridiques et politiques majeures.

Le schisme entre chiites et sunnites est instrumentalisé par les puissances régionales pour étendre leur influence. L’Iran, pays chiite, se présente comme le protecteur des minorités chiites dans la région, tandis que l’Arabie saoudite, sunnite, finance des mouvements wahhabites et salafistes en opposition. Ces rivalités se traduisent par des conflits ouverts, comme en Syrie, au Yémen ou en Irak, où les alliances religieuses recoupent souvent des enjeux géopolitiques.