Il y a près de deux millénaires, les soldats et leurs familles stationnés dans un fort romain au sud du mur d’Hadrien, en Grande-Bretagne actuelle, vivaient dans des conditions sanitaires bien moins idylliques que ne le laisse supposer la réputation d’hygiène des Romains. Selon Futura Sciences, une étude publiée dans la revue Parasitology par des chercheurs des universités de Cambridge, de Colombie-Britannique et d’Oxford vient en effet de lever le voile sur une réalité préoccupante : la présence massive de parasites intestinaux dans les latrines du fort de Vindolanda, datant du IIIe siècle.

Ce qu'il faut retenir

  • Des analyses de sédiments dans les égouts du fort romain de Vindolanda, près du mur d’Hadrien, ont révélé la présence de trois parasites intestinaux transmissibles par l’eau ou les aliments contaminés.
  • Les chercheurs ont identifié Ascaris (présent dans 22 % des échantillons), Trichuris (4 %) et Giardia duodenalis, ce dernier étant détecté pour la première fois en Grande-Bretagne dans un contexte archéologique.
  • Ces parasites, transmis par voie fécale-orale, provoquaient des infections chroniques chez les soldats et leurs familles, avec des conséquences graves comme des retards de croissance ou des complications digestives.
  • Les infrastructures sophistiquées romaines (aqueducs, égouts) n’ont pas suffi à protéger la population des dangers sanitaires liés à l’eau et aux déchets.
  • La promiscuité du fort, combinée à des conditions d’hygiène précaires, a favorisé la propagation des parasites, touchant potentiellement 10 à 40 % de la population de l’Empire romain.

Une étude pionnière sur les vestiges d’un fort militaire romain

Vindolanda, situé dans le nord de l’Angleterre actuelle, était un fort stratégique de l’Empire romain, construit près du célèbre mur d’Hadrien. Si les thermes, aqueducs et égouts de l’époque témoignent du génie ingénierial romain, une étude récente montre que ces infrastructures n’ont pas empêché la prolifération de parasites mortels pour les occupants du site. Selon Futura Sciences, les chercheurs ont analysé 58 échantillons de sédiments prélevés dans le principal drain des latrines du fort, un système d’évacuation complexe situé à proximité d’un complexe thermal alimenté par un aqueduc.

Les conditions de conservation exceptionnelles de ces sédiments ont permis aux scientifiques de détecter des traces de parasites vieux de plus de 1 800 ans. Grâce à des analyses microscopiques et à un test immunologique, l’équipe a identifié des œufs d’helminthes, des vers intestinaux, ainsi que Giardia duodenalis, un protozoaire responsable de la giardiose, une maladie diarrhéique. Cette découverte marque la première confirmation archéologique de ce parasite en Grande-Bretagne, soulignant l’ampleur des risques sanitaires auxquels étaient exposés les habitants du fort.

Trois parasites, trois menaces pour la santé des occupants

Les résultats des analyses sont sans appel : deux types de vers intestinaux et un protozoaire ont été détectés dans les échantillons. Le premier, Ascaris lumbricoides, un ver rond, était présent dans 22 % des prélèvements. Ce parasite, dont la femelle peut pondre jusqu’à 200 000 œufs par jour, provoque des douleurs abdominales, des troubles digestifs et, dans les cas graves, des complications lorsque les vers migrent vers d’autres organes. Le deuxième, Trichuris trichiura, ou trichure, a été identifié dans 4 % des échantillons. Bien moins prolifique (18 000 œufs par jour), il entraîne une pathologie chronique marquée par la fatigue, l’anémie et des retards de croissance chez les enfants. Enfin, Giardia duodenalis, responsable de la giardiose, a été détecté dans un échantillon. Ce parasite, transmis par l’eau contaminée, provoque diarrhées et ballonnements, et peut devenir chronique en l’absence de traitement.

Ces trois pathogènes partagent un mode de transmission commun : la voie fécale-orale. Les œufs ou kystes, présents dans les excréments des individus infectés, contaminent l’eau potable, les aliments ou les surfaces avant d’infecter de nouvelles personnes. Dans un fort militaire aussi dense que Vindolanda, où cohabitaient soldats, femmes et enfants, cette promiscuité a favorisé la propagation des infections. Les concentrations observées, pouvant atteindre 787 œufs de trichures par gramme de sédiment, suggèrent une prévalence élevée parmi les occupants.

Une communauté mixte vulnérable aux infections

Vindolanda n’était pas seulement un lieu de garnison militaire. Les fouilles archéologiques ont révélé la présence de chaussures d’enfants, de bijoux féminins et d’ustensiles domestiques, attestant la coexistence de familles sur le site. Bien que les soldats romains ne fussent pas officiellement autorisés à se marier, les tablettes de bois retrouvées sur place évoquent des livraisons de nourriture, des vêtements et des lettres entre proches, confirmant la présence de communautés mixtes. Les plus vulnérables, comme les enfants, étaient particulièrement exposés aux risques de déshydratation, de retards de croissance et d’affaiblissement cognitif en cas d’infection chronique.

Selon Piers Mitchell, spécialiste de paléoparasitologie à l’université de Cambridge et coauteur de l’étude, ces parasites pourraient avoir joué un rôle non négligeable dans la santé globale de la population romaine. « Une infection chronique par l’un de ces parasites peut entraîner des complications graves, notamment chez les enfants », a-t-il déclaré. Les chercheurs estiment que 10 à 40 % des individus de l’Empire romain étaient porteurs de vers intestinaux, un chiffre qui illustre l’ampleur du phénomène à l’échelle de l’Empire.

Un cas emblématique d’un problème plus large

Vindolanda n’est pas un cas isolé. Des analyses similaires menées sur d’autres sites romains, comme Carnuntum en Autriche, Viminacium en Serbie ou Bearsden en Écosse, ont révélé la présence systématique d’Ascaris et de Trichuris. En revanche, peu de parasites d’origine animale, comme les ténias, ont été détectés, ce qui suggère une contamination principalement humaine. Aucune trace de porc n’a été associée à ces pathogènes, malgré la présence avérée de ces animaux sur le site. Les chercheurs n’excluent toutefois pas totalement une origine porcine pour certains œufs, les espèces humaines et animales étant morphologiquement très proches.

L’intérêt de Vindolanda réside également dans la qualité exceptionnelle de conservation de ses sédiments. En comparant les concentrations de parasites entre le drain du IIIe siècle et les fossés du Ier siècle, les scientifiques ont pu observer une persistance des infections sur plusieurs siècles, malgré l’évolution des infrastructures. Cette méthode d’échantillonnage, appliquée sur toute la longueur du drain, ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre la circulation des pathogènes dans les installations romaines et leur impact sur la santé des populations.

Et maintenant ?

Cette découverte rappelle que les infrastructures sophistiquées de l’Empire romain ne suffisaient pas à garantir une hygiène parfaite. Pour les chercheurs, elle souligne l’importance d’étudier les vestiges archéologiques pour mieux comprendre les défis sanitaires des sociétés passées. À l’avenir, des analyses similaires pourraient être menées sur d’autres sites romains pour dresser un tableau plus complet des maladies parasitaires dans l’Antiquité. Une chose est sûre : les latrines de Vindolanda continueront de livrer leurs secrets pendant encore de nombreuses années.

Un héritage sanitaire qui dépasse l’Antiquité

Si ces parasites ont aujourd’hui presque disparu des pays européens, ils restent un fléau dans de nombreuses régions du monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 1,5 milliard de personnes dans le monde sont infectées par des vers intestinaux, principalement en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine. Les infections parasitaires, souvent liées à un accès limité à l’eau potable et à des conditions d’hygiène précaires, restent un enjeu de santé publique majeur. Des études comme celle menée à Vindolanda offrent un éclairage historique sur ces maladies, rappelant que leur combat est loin d’être récent.

Cette recherche, publiée en juillet 2026 dans Parasitology, s’inscrit dans une démarche plus large de compréhension des maladies infectieuses à travers les âges. Elle montre aussi comment l’archéologie peut contribuer à la médecine moderne en révélant des mécanismes de transmission oubliés. Pour les historiens et les épidémiologistes, ces découvertes sont une mine d’informations pour retracer l’évolution des pathogènes et des sociétés humaines.

Les infrastructures sophistiquées des Romains, comme les aqueducs ou les égouts, ne suffisaient pas à protéger la population des dangers sanitaires liés à l’eau et aux déchets. Les parasites identifiés se transmettent par voie fécale-orale, un mode de contamination favorisé par la promiscuité des forts militaires et des villes, ainsi que par l’absence de traitements adaptés. Les Romains ne connaissaient pas encore les principes de l’hygiène moderne, comme le lavage des mains ou la filtration de l’eau, ce qui permettait aux parasites de prospérer.

Oui, ces parasites sont toujours présents dans de nombreuses régions du monde, notamment dans les pays en développement où l’accès à l’eau potable et aux systèmes d’assainissement reste limité. L’OMS estime que plus de 1,5 milliard de personnes sont infectées par des vers intestinaux, principalement dans les zones tropicales et subtropicales. Les maladies parasitaires comme l’ascaridiose, la trichocéphalose ou la giardiose restent des problèmes de santé publique majeurs.