À Tirana, la capitale albanaise, une scène inhabituelle se répète chaque jour devant le ministère de l’Intérieur. Des centaines de jeunes, souvent vêtus de t-shirts aux couleurs du mouvement Shqipëria Bëhet (« L’Albanie change »), se pressent pour signer les deux premiers référendums d’initiative citoyenne de l’histoire du pays depuis 1991. Un million de signatures sont nécessaires pour que ces consultations soient organisées, selon la loi albanaise. Pour l’heure, les bénévoles du mouvement estiment avoir déjà collecté un tiers des appuis requis, un chiffre qui témoigne de l’engouement suscité par cette mobilisation.
Ce qu'il faut retenir
- Deux référendums sont proposés : le premier vise à abroger la loi sur les investissements stratégiques, qui accorde des avantages fiscaux et fonciers à une minorité d’entrepreneurs, et le second s’oppose à une législation facilitant l’exploitation de zones montagneuses.
- Le mouvement Shqipëria Bëhet, fondé il y a trois ans par l’avocat Adriatik Lapaj, a déjà obtenu l’élection d’un député au Parlement malgré un système électoral défavorable aux nouveaux partis.
- Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte de mécontentement croissant face aux allégations de corruption contre le Premier ministre Edi Rama, accusé par les manifestants d’avoir favorisé une minorité au détriment de l’intérêt général.
- Parmi les griefs des signataires figurent la cession de terrains à des entreprises pour 1 euro symbolique et des exonérations fiscales jugées excessives.
Selon Courrier International, qui relaie une enquête du quotidien économique italien Il Sole-24 Ore, cette mobilisation est portée par une jeunesse albanaise en quête de changement et d’adhésion à l’Union européenne. « On veut montrer que l’Albanie peut se moderniser sans sacrifier son environnement ou ses ressources », explique un bénévole sous une tente installée devant le ministère. Les deux référendums visent des lois perçues comme des symboles des dérives d’un système politique opaque.
Une législation contestée sur les investissements stratégiques
Le premier référendum propose d’abroger la loi sur les investissements stratégiques, un texte adopté en 2015 qui permet à l’État de céder des terrains à des entreprises pour un euro symbolique, tout en leur octroyant des exonérations fiscales sur les bénéfices pendant dix ans. Ce dispositif a été critiqué pour avoir profité à une poignée d’entrepreneurs proches du pouvoir, sans garantie de retombées économiques tangibles pour la population. « Ces mesures créent une oligarchie économique au détriment du développement équilibré du pays », souligne Adriatik Lapaj, fondateur du mouvement et avocat de 38 ans. Ce dernier s’est fait connaître en organisant, l’hiver dernier, cent huit jours de grève devant le palais du Premier ministre, où des milliers de manifestants dénonçaient la corruption endémique.
Les opposants à cette loi pointent notamment le cas de la réserve naturelle de Vjosa-Narta, menacée par des projets immobiliers ou industriels. Selon les écologistes, cette zone humide, l’une des plus riches d’Europe en biodiversité, pourrait subir des dégâts irréversibles si les entreprises bénéficiaires du dispositif y mènent des activités. « On ne peut pas continuer à brader nos ressources naturelles au nom d’un prétendu développement », dénonce une militante sous le chapiteau du mouvement.
Un second référendum pour protéger les montagnes albanaises
Le second référendum s’oppose à une loi récente facilitant l’exploitation minière et forestière dans certaines zones montagneuses. Les opposants craignent une dégradation accélérée des écosystèmes déjà fragilisés par le tourisme de masse et l’urbanisation sauvage. « Le littoral albanais est déjà saturé, il ne faut pas répéter les mêmes erreurs dans les régions intérieures », explique un géologue présent lors des collectes de signatures. Les montagnes albanaises, qui couvrent près de 70 % du territoire, abritent des espèces endémiques et des sources d’eau vitales pour l’agriculture.
Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de contestation contre la gestion des ressources naturelles en Albanie. En 2024, des manifestations avaient éclaté après la découverte de projets d’exploitation pétrolière dans le nord du pays, contraignant le gouvernement à reculer temporairement. « Les Albanais ont pris conscience que leurs montagnes et leurs forêts sont une richesse collective, pas une monnaie d’échange », résume un professeur d’université venu soutenir la mobilisation.
Un parti émergent malgré un système électoral verrouillé
Malgré une loi électorale conçue pour marginaliser les nouveaux partis, le mouvement de Lapaj a réussi à faire élire un député lors des dernières législatives, un exploit salué par les observateurs politiques. Le système en place, inspiré de la loi italienne, impose un seuil de 5 % des voix pour accéder à la représentation parlementaire, un obstacle de taille pour les formations récentes. « Notre objectif n’est pas seulement de collecter des signatures, mais de prouver que la démocratie albanaise peut être revitalisée », confie Lapaj, dont le parti est souvent comparé au mouvement de Peter Magyar en Hongrie, connu pour ses positions anti-corruption.
Pourtant, les défis restent nombreux. Le gouvernement Rama, au pouvoir depuis 2013, dispose de moyens de pression importants, notamment via le contrôle des médias et l’appareil administratif. Plusieurs collecteurs de signatures ont rapporté des pressions indirectes, comme des refus de signature de la part de fonctionnaires sous prétexte de « vérifications administratives ». « On nous traite comme des criminels, alors que nous défendons simplement la loi », s’indigne une bénévole.
Quoi qu’il en soit, cette initiative marque un tournant dans la vie politique albanaise. Pour la première fois depuis des décennies, des citoyens ordinaires tentent de reprendre le contrôle d’un agenda législatif largement dominé par les élites économiques et politiques. « Ce n’est pas une question de droite ou de gauche, c’est une question de transparence et de justice », résume un signataire. Une phrase qui résume à elle seule l’état d’esprit d’une jeunesse albanaise en quête de renouveau.
Pour qu’un référendum d’initiative citoyenne soit organisé, il faut réunir au moins un million de signatures de citoyens albanais, soit environ 25 % de l’électorat. Les signatures doivent être collectées en trois mois, et le texte soumis doit porter sur une question de portée nationale.
Le gouvernement Rama, accusé de corruption par les organisateurs, pourrait perdre une partie de son influence si les lois contestées sont abrogées. Ces référendums menacent des intérêts économiques liés à des cercles proches du pouvoir, d’où la résistance observée face à la collecte de signatures.