Sur la plage isolée de Fond Bellemare, en Martinique, une double rangée de traces parallèles s’imprime dans le sable encore humide après l’averse matinale. Ces empreintes, formant des motifs réguliers, dessinent une large boucle reliant deux trous maladroitement rebouchés. « Une tortue est venue pondre ! », s’exclame Emma Rougier, responsable du programme de suivi des pontes de tortues marines au sein de l’association L’Asso-Mer, dédiée à la protection du patrimoine marin en Martinique. La jeune spécialiste, accompagnée d’une équipe de bénévoles, vient de faire une découverte qui contraste avec l’échec de leur inspection matinale à la plage de Madiana, à Schoelcher, près de Fort-de-France. Selon nos confrères du Figaro, cette observation illustre l’engagement d’un réseau de plus de 100 bénévoles chargés de surveiller les nids de tortues marines sur les plages des Antilles françaises.
Ce qu'il faut retenir
- Plus de 100 bénévoles patrouillent quotidiennement sur 72 plages « à enjeu » en Martinique, Guadeloupe et Saint-Martin pour protéger les nids de tortues marines.
- Trois espèces de tortues pondent aux Antilles : la tortue luth (février-juin), la tortue imbriquée (juillet-août) et la tortue verte (septembre-novembre).
- En Martinique, le nombre de nids de tortue luth a chuté de 50 % en vingt ans, passant de 500 à 300 par an.
- Les menaces pesant sur les tortues incluent l’érosion côtière, les sargasses, les espèces exotiques envahissantes et la fréquentation humaine.
- Cette année, plus de 600 nids de tortues imbriquées ont été recensés fin août en Martinique, un chiffre encourageant pour cette espèce.
- Le nombre d’observations de tortues en mer a diminué de 28 % entre 2024 et 2025, en raison du dérangement causé par les activités nautiques.
Un réseau de surveillance sur 72 plages des Antilles
L’Asso-Mer coordonne, en collaboration avec l’Office national des forêts et d’autres associations locales, la surveillance des traces de tortues marines sur 72 plages « à enjeu » en Martinique. Ces sites sont considérés comme prioritaires en raison des activités humaines qui y sont exercées, explique Emma Rougier. Entre 100 et 150 bénévoles arpentent quotidiennement ces plages pour repérer et protéger les nids. Xavier Michel, 67 ans, retraité et bénévole, confie avoir eu « la chance de voir une tortue en train de finir de pondre ». Pour lui, cette activité « a quelque chose d’addictif », car « quand on a relevé un nid, on n’espère qu’une chose, c’est de voir les tortillons sortir » après environ soixante jours d’incubation.
Ces suivis, réalisés depuis 1999 en Guadeloupe et depuis 2004 en Martinique, permettent d’évaluer l’état de santé des populations reproductrices et d’identifier les menaces, précise Nicolas Paranthoën, animateur territorial en Guadeloupe du Plan national d’action en faveur des tortues marines. Protégées depuis les années 1990 après des siècles de pêche intensive, ces reptiles emblématiques restent menacés d’extinction, à l’exception de la tortue verte, qui a retrouvé un statut de « préoccupation mineure » selon l’Union internationale pour la conservation de la nature depuis 2025.
Un déclin préoccupant pour la tortue luth
En Martinique, les tendances varient selon les espèces. La population de tortues imbriquées semble stable, avec environ 1 000 traces de ponte recensées chaque année depuis le début des suivis, tandis que la tortue verte montre une croissance « toute relative ». En revanche, la situation de la tortue luth est alarmante : son déclin est « assez important », passant de 500 nids par an il y a vingt ans à seulement 300 aujourd’hui, selon Nicolas Paranthoën. « On est en train de perdre cette tortue », s’inquiète-t-il, appelant à la préservation de leur habitat de ponte, menacé par l’érosion côtière, la prolifération des sargasses et les espèces exotiques envahissantes. En mer, le nombre d’observations de tortues se nourrissant dans les herbiers marins autour de l’île a diminué de 28 % entre 2024 et 2025, selon Jessica Crillon, chargée de mission pour le patrimoine naturel au Parc naturel marin de Martinique, qui met en cause le « fort dérangement » causé par l’accroissement des activités nautiques.
Pourtant, les tortues marines des Antilles continuent de surprendre les experts. Cette année, un nombre record de pontes de tortues imbriquées a été observé, avec plus de 600 nids dénombrés fin août, se félicite Emma Rougier. Ces chiffres contrastent avec le déclin des autres espèces et soulignent l’importance des efforts de protection.
Trois espèces emblématiques sous surveillance
Les Antilles françaises abritent cinq des sept espèces de tortues marines répertoriées dans le monde, mais seules trois viennent pondre chaque année sur leurs plages. La tortue luth, la plus grande des espèces, ouvre la saison de ponte entre février et juin. Elle est suivie par la tortue imbriquée, reconnaissable à sa carapace en écaille de tortue caret, dont la ponte culmine en juillet et août. Enfin, la tortue verte clôt le cycle entre septembre et novembre. Ces espèces jouent un rôle écologique majeur, notamment dans la santé des récifs coralliens et des herbiers marins, où elles se nourrissent.
Cependant, leur survie est menacée par de multiples facteurs. L’érosion côtière, accélérée par le changement climatique, réduit l’espace disponible pour la ponte. Les invasions de sargasses, ces algues brunes qui s’échouent massivement sur les côtes, perturbent également les sites de nidification. Enfin, la fréquentation humaine, de plus en plus dense, exerce une pression constante sur ces écosystèmes fragiles. « La préservation de ces plages est essentielle, car elles constituent le dernier refuge pour ces espèces », rappelle Nicolas Paranthoën.
« Quand on a relevé un nid, on n’espère qu’une chose, c’est de voir les tortillons sortir. »
— Xavier Michel, bénévole retraité
La protection des tortues marines aux Antilles s’inscrit dans un enjeu plus large de conservation des écosystèmes marins. Leur déclin reflète les pressions exercées par l’homme sur les océans, qu’il s’agisse de la pollution, du réchauffement climatique ou de la surfréquentation des littoraux. Les efforts déployés par les bénévoles et les associations montrent qu’une mobilisation locale peut faire la différence, même face à des défis globaux.
Alors que la saison de ponte touche à sa fin pour la tortue imbriquée, l’attention se tourne désormais vers la tortue verte, dont l’éclosion devrait s’étaler jusqu’en novembre. Pour les observateurs, chaque nid protégé et chaque tortillon qui atteint la mer représente une petite victoire dans la lutte pour la survie de ces espèces.
Les principales menaces incluent l’érosion côtière, la prolifération des sargasses, les espèces exotiques envahissantes, la fréquentation humaine accrue et le dérangement causé par les activités nautiques en mer, selon les experts interrogés par nos confrères du Figaro.
Entre 100 et 150 bénévoles patrouillent quotidiennement sur les 72 plages « à enjeu » des Antilles françaises, selon Emma Rougier, responsable du programme de suivi des pontes de tortues marines.