À Chinguetti, ancienne cité médiévale perdue au cœur du désert mauritanien, une bibliothèque familiale abrite l’un des derniers témoignages écrits de l’âge d’or de la culture islamique en Afrique de l’Ouest. Selon Courrier International, qui reprend un reportage publié par Al-Jazeera, Muhammad Gholam El-Habot, conservateur autodidacte, consacre sa vie à préserver des manuscrits vieux de plusieurs siècles, certains datant du XIIIe siècle.

Ce qu'il faut retenir

  • Chinguetti, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, fut au Moyen Âge un carrefour commercial et intellectuel majeur en Afrique subsaharienne.
  • La bibliothèque familiale El-Habot est l’une des rares encore accessibles dans cette ville fortifiée de la région de l’Adrar, en Mauritanie centrale.
  • Les manuscrits, imprimés en arabe et souvent imprimés sur du papier fragile, sont protégés avec des gants blancs et stockés dans des cartons blancs pour éviter leur détérioration.
  • Muhammad Gholam El-Habot compare sa mission à celle d’un père protégeant son enfant : « Ces livres sont très importants pour ma famille et moi », déclare-t-il en hassaniya, la langue locale.
  • La ville, qui a perdu une grande partie de son rayonnement culturel, reste un symbole de la résistance du patrimoine saharien face à l’érosion du temps et du climat.

Ce matin-là, sous la voûte fraîche de la bibliothèque, Muhammad Gholam El-Habot ajuste une paire de gants blancs sur ses mains fines. Ses doigts effleurent délicatement les pages fragiles d’un manuscrit imprimé en arabe, leurs bords brunis par les siècles. Un à un, il inspecte chaque ouvrage, vérifiant l’état des reliures en cuir et la stabilité des textes. Certains manuscrits, dont l’encre commence à s’effacer, sont soigneusement placés dans des cartons blancs, prêts à être entreposés dans un local climatisé.

« Ces livres sont très importants pour ma famille et moi », explique-t-il dans un français hésitant, teinté de l’accent hassaniya. Sa voix, douce et posée, résonne sous les poutres anciennes de la pièce. « J’ai avec eux la relation d’un père avec son fils. Nous devons les protéger jusqu’à ce que Dieu prenne cette terre et tous ceux qui y vivent. » Ces mots, à la fois poétiques et solennels, résument l’engagement absolu de cet homme envers des textes qui, pour beaucoup, n’ont plus de prix.

Chinguetti, classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1996, fut autrefois un phare de la connaissance islamique. Entre les XIIIe et XVIIe siècles, la ville attirait des savants, des marchands et des étudiants du monde entier. Les manuscrits conservés ici traitent de théologie, de droit, de médecine, d’astronomie ou encore de poésie, reflétant la diversité intellectuelle de l’époque. Aujourd’hui, la plupart des bibliothèques privées ont fermé, victimes de l’usure du temps, des sécheresses répétées et de l’exode rural. Seules quelques-unes, comme celle de la famille El-Habot, persistent grâce à des initiatives locales et au dévouement de leurs gardiens.

— Le conservateur s’interrompt un instant, posant un regard las sur les étagères métalliques où s’alignent les ouvrages. « Avant, il y avait des centaines de bibliothèques comme la nôtre, raconte-t-il. Mais les gens ont quitté la ville pour des raisons économiques. Les jeunes ne restent plus. Les manuscrits, eux, restent. » Selon les estimations, Chinguetti abritait autrefois plus de 6 000 manuscrits, dont seulement quelques centaines subsistent aujourd’hui. Certains ont été transférés vers des institutions étrangères, comme la Bibliothèque du Congrès aux États-Unis ou l’Institut des manuscrits arabes au Caire, tandis que d’autres ont disparu, détruits par l’humidité ou les termites.

La situation de ces manuscrits est d’autant plus précaire que le désert mauritanien est de plus en plus hostile. Les températures, qui peuvent dépasser les 50 °C en été, accélèrent la dégradation du papier et des encres. Les pluies, bien que rares, provoquent des inondations soudaines qui menacent les bâtiments anciens. « Si rien n’est fait, dans cinquante ans, il ne restera plus rien de ces trésors », avertit un expert en patrimoine saharien cité par Al-Jazeera. Malgré cela, Muhammad Gholam El-Habot refuse de baisser les bras. Chaque jour, il consacre plusieurs heures à la restauration de manuscrits, utilisant des techniques transmises par ses ancêtres : collage de pages déchirées avec de la colle naturelle, traitement des taches d’humidité au papier de riz, ou encore utilisation de pigments minéraux pour retoucher les enluminures.

La bibliothèque El-Habot n’est pas seulement un lieu de conservation. C’est aussi un symbole de résistance culturelle. Depuis des générations, la famille a refusé de vendre ses manuscrits, malgré les offres alléchantes venues de l’étranger. « Ces livres ne sont pas à vendre, souligne Muhammad. Ils appartiennent à l’histoire de notre peuple. » Une position qui contraste avec celle d’autres familles, contraintes de céder leurs collections pour subvenir à leurs besoins. En 2017, l’Unesco a lancé un projet de numérisation des manuscrits de Chinguetti, en partenariat avec des institutions internationales. L’objectif ? Préserver ces textes pour les générations futures, avant que le temps et les éléments ne les effacent définitivement. À ce jour, plus de 2 000 manuscrits ont été scannés, mais le travail reste colossal.

Et maintenant ?

Si les efforts de numérisation se poursuivent, la question de la conservation physique des manuscrits reste entière. Les autorités mauritaniennes et les organisations internationales envisagent la construction d’un centre de conservation dédié à Chinguetti, mais le projet, estimé à plusieurs millions de dollars, peine à aboutir. Pour Muhammad Gholam El-Habot, la priorité est claire : « Il faut agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. » Une campagne de sensibilisation est en cours pour attirer des financements, mais le temps presse. D’ici à 2030, les experts estiment que 30 % des manuscrits encore en place pourraient disparaître si aucune mesure n’est prise.

Pourtant, malgré l’urgence, la ville de Chinguetti attire de plus en plus de visiteurs. Touristes et chercheurs viennent du monde entier pour admirer son architecture et ses manuscrits. Certains y voient une opportunité de développer un tourisme culturel durable, capable de financer la préservation du patrimoine. D’autres, comme Muhammad, craignent que cette affluence ne dégrade davantage les lieux. « Les visiteurs sont les bienvenus, mais ils doivent respecter ces livres, insiste-t-il. Un seul faux pas, et des siècles d’histoire pourraient être perdus. »

Le combat de Muhammad Gholam El-Habot et de sa famille illustre une réalité plus large : celle des gardiens de mémoire face à l’érosion du temps et aux défis modernes. Entre tradition et modernité, entre désert et mondialisation, leur mission reste vitale. Comme il le rappelle avec une pointe de mélancolie : « Ces livres sont notre héritage. Et un héritage, ça ne se remplace pas. »

Les manuscrits de Chinguetti, datant pour certains du XIIIe siècle, constituent l’un des derniers témoignages de l’âge d’or culturel et intellectuel de l’Afrique de l’Ouest. Ils couvrent des domaines variés comme la théologie, la médecine ou l’astronomie, et reflètent la richesse des échanges entre l’Afrique subsaharienne, le monde arabe et l’Europe médiévale. Leur préservation est cruciale pour comprendre l’histoire de la région.

Sur les 6 000 manuscrits estimés au Moyen Âge, il n’en resterait plus que quelques centaines aujourd’hui. Une partie a été transférée à l’étranger, tandis que d’autres ont été détruits par les intempéries ou le temps. Les experts estiment que 30 % des manuscrits encore en place pourraient disparaître d’ici 2030 si aucune mesure n’est prise.