Les panneaux « Protégeons la Suisse » et « Préservons ce que nous aimons » s’alignent le long des routes sinueuses des cantons d’Appenzell et de Berne, là où les paysages vallonnés et les villages paisibles contrastent avec l’agitation des grandes villes helvétiques. Selon Courrier International, qui reprend une enquête de la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions » portée par l’Union démocratique du centre (UDC, droite populiste) rencontre un écho inattendu dans des régions où la densité de population reste faible et où les étrangers sont peu nombreux. Pourtant, les habitants de ces territoires, souvent isolés, expriment une inquiétude grandissante face à l’afflux de nouveaux arrivants et à la pression immobilière.

Ce qu'il faut retenir

  • L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions » de l’UDC propose de plafonner la population suisse à 10 millions d’habitants, alors que le pays en compte actuellement 8,8 millions.
  • Dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, où seulement 13 % de la population est étrangère (le taux le plus bas de Suisse), l’initiative recueille un large soutien malgré l’absence de surpopulation.
  • Les habitants dénoncent une hausse des prix de l’immobilier et une transformation de leur mode de vie, notamment l’arrivée de citadins suisses et étrangers en quête de tranquillité.
  • L’attaque au couteau de Winterthour, survenue le 28 mai 2026, a relancé le débat et servi de catalyseur à la campagne de l’UDC, qui a instrumentalisé l’événement.
  • Le village d’Unteriberg, bastion de l’UDC avec 58 % des voix aux dernières législatives, illustre ce paradoxe : la peur de l’immigration y est forte, alors que le taux d’étrangers y est quasi inexistant.
  • Les partisans de l’initiative distinguent les travailleurs étrangers utiles de ceux qu’ils qualifient de « parasites » vivant aux crochets de la société.

Des villages préservés qui rejettent l’idée d’un afflux incontrôlé

Le restaurant Rössli, situé à Appenzell, incarne ce paradoxe. Ce lieu emblématique, où la bière locale et les spécialités régionales attirent une clientèle locale, voit ses habitués se mobiliser en faveur de l’initiative. Un artisan déclare : « On aurait déjà dû dire stop à 9 millions ». Pourtant, le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, avec ses 16 000 habitants, ne compte que 13 % d’étrangers, un chiffre bien inférieur à la moyenne nationale. Le même phénomène s’observe dans d’autres régions rurales, où la densité démographique reste faible mais où la colère contre l’immigration est vive.

Cette tension s’explique en partie par la pression exercée sur les prix de l’immobilier. Un jeune homme, employé dans la région, confie : « Les Allemands et les Zurichois raflent les meilleures maisons. Il y a encore de la place ici, mais de plus en plus de gens viennent, et on ne peut plus s’offrir de logement ». Un constat partagé par les habitants d’Unteriberg, où les drapeaux rouges de l’UDC fleurissent devant les maisons. Pour eux, l’initiative est une réponse à la transformation de leur environnement, même si le canton reste largement préservé de l’immigration.

L’attaque de Winterthour et la récupération politique

Le 28 mai 2026, une attaque au couteau à Winterthour, perpétrée par un individu d’origine turco-suisse, a choqué la Suisse. L’UDC n’a pas manqué d’exploiter cet événement pour alimenter sa campagne. Le parti a posté sur Instagram une photo du suspect accompagnée de la légende : « Voici ce qui arrive si on continue comme avant ». Une récupération qualifiée de « sans vergogne » et « perfide » par les autres formations politiques. Pourtant, dans les cantons ruraux, cet argument a trouvé un écho. Les clients du Rössli, encore sous le choc, y voient une preuve des dangers de l’immigration non maîtrisée. « Voilà ce qui arrive si on continue comme avant », déclare un artisan, convaincu que le vote du 14 juin sera décisif.

Pourtant, les faits contredisent cette perception. L’attaque de Winterthour, bien que grave, reste un cas isolé. Les données officielles montrent que la Suisse reste l’un des pays européens les plus sûrs, avec un taux de criminalité inférieur à la moyenne. Le politologue Michael Hermann souligne que « ce qui compte le plus, c’est le débat national. Même dans les régions où il n’y a pas d’étrangers, les gens se sentent stressés par l’idée d’un afflux massif ».

Exode rural et peur de l’autre : le cas de Trub

Dans l’Emmental, à Trub, le problème n’est pas l’immigration, mais l’exode rural. Ce village du canton de Berne a perdu 250 habitants en trente ans, passant de six écoles à seulement deux aujourd’hui. Pourtant, la peur d’une immigration excessive persiste. Hanspeter Siegenthaler, agriculteur à la retraite, reconnaît : « Quand j’étais jeune, on avait neuf épiceries et un bureau de poste. Maintenant, il n’y en a plus que deux ». Il admet que l’immigration pourrait aider à lutter contre le dépeuplement, mais seulement si elle est « utile et travailleuse ». Sinon, elle n’est qu’un « fardeau ».

Un couple d’agriculteurs, vivant dans une ferme isolée de l’Emmental, exprime des griefs similaires. Pour eux, la ville se rapproche dangereusement : « On voit les demandeurs d’asile en ville, toujours bien habillés, avec des portables dernier cri ». Ils dénoncent aussi la fermeture de commerces locaux repris par des étrangers, transformés en salons de coiffure ou en restaurants ethniques. « Les Albanais ou les Turcs ouvrent des bistrots, et nous, on trime », s’indigne l’homme. Le couple a finalement demandé à ce que ses propos ne soient pas cités, mais la NZZ a choisi de les publier, soulignant les tensions sous-jacentes.

Entre xénophobie et inquiétudes légitimes

Selon Michael Hermann, les craintes exprimées par les ruraux ne sont pas toujours infondées. « Les images négatives liées à l’immigration ont souvent des accents xénophobes », explique-t-il. Il rappelle que les régions rurales suisses sont traditionnellement plus sceptiques envers les étrangers que les zones urbaines, que ce soit sur la question de l’immigration, des minarets ou des naturalisations. L’attaque de Winterthour risque d’amplifier ce ressentiment. « Ce que confirment surtout ceux qui comptent voter oui », précise-t-il.

Pourtant, les chiffres montrent que l’immigration en Suisse reste globalement maîtrisée. En 2025, 25 % de la population était étrangère, un taux stable depuis plusieurs années. Les cantons ruraux, où la population est majoritairement helvétique, ne subissent pas de pression démographique majeure. Le paradoxe est donc total : l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions » séduit là où le problème n’existe pas, et échoue à résoudre les véritables défis, comme la pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs de la santé ou de l’agriculture.

Et maintenant ?

Le vote sur l’initiative est prévu le 14 juin 2026. Les sondages indiquent une forte mobilisation, mais le résultat reste incertain. Si le « oui » l’emporte, la Suisse devra négocier des exceptions pour les travailleurs étrangers indispensables, notamment dans les secteurs en tension. Dans le cas contraire, le débat sur l’immigration ne s’éteindra pas pour autant, alimenté par les tensions persistantes entre villes et campagnes. Une chose est sûre : la question démographique restera au cœur de la vie politique helvétique pour les années à venir.

En attendant, les panneaux « Protégeons la Suisse » continuent de jalonner les routes des cantons ruraux. Leur présence se raréfie à mesure que l’on se rapproche des zones urbaines, où la densité de population et la diversité culturelle sont bien réelles. Pour les partisans de l’initiative, c’est une preuve supplémentaire que leur combat dépasse les chiffres : il s’agit de préserver une certaine idée de la Suisse, entre tradition et modernité.

La Suisse compte actuellement 8,8 millions d’habitants. L’initiative portée par l’UDC propose de plafonner la population à 10 millions d’ici 2050, afin de limiter l’immigration et préserver les ressources naturelles et le cadre de vie.

Dans les cantons ruraux comme Appenzell ou l’Emmental, les habitants dénoncent une pression immobilière accrue due à l’arrivée de citadins suisses et étrangers en quête de tranquillité. Même si le taux d’étrangers y est faible, la peur d’une transformation du mode de vie local alimente le soutien à l’initiative.