Selon Ouest France, les autorités turques ont lancé une série d’opérations destinées à neutraliser la confrérie des Suleymancılar, l’une des plus influentes du pays. Ces mouvements, qui ont multiplié ces derniers mois les signes d’opposition au président Recep Tayyip Erdogan et à son projet de concentration du pouvoir, font désormais l’objet d’une répression ciblée.
Ce qu'il faut retenir
- Confrérie des Suleymancılar : l’une des principales confréries religieuses de Turquie, fondée au XXe siècle par le cheikh Süleyman Hilmi Tunahan.
- Les autorités turques ont engagé des opérations pour « mettre au pas » cette organisation, accusée de défier l’autorité d’Erdogan.
- La confrérie est connue pour son influence dans l’éducation religieuse et son ancrage dans la société turque, notamment via des écoles et des mosquées.
- Ces dernières années, ses membres ont manifesté une hostilité croissante envers le gouvernement, critiquant ouvertement la dérive autoritaire du régime.
- Les opérations en cours s’inscrivent dans une stratégie plus large de contrôle des structures religieuses indépendantes par Ankara.
Une confrérie historique dans le collimateur du pouvoir
La confrérie des Suleymancılar, fondée au début du XXe siècle par le cheikh Süleyman Hilmi Tunahan, compte parmi les mouvements soufis les plus anciens et les plus structurés de Turquie. Historiquement implantée dans les milieux conservateurs, elle a développé un réseau dense d’écoles coraniques, de mosquées et d’associations, jouant un rôle clé dans la formation des élites religieuses du pays. Ouest France souligne que cette organisation, bien que non politique en apparence, a toujours entretenu une relation ambivalente avec les pouvoirs successifs, oscillant entre collaboration et opposition discrète.
Depuis plusieurs années, cependant, la donne a changé. Les Suleymancılar ont adopté une posture de plus en plus critique envers le gouvernement d’Erdogan, notamment après la tentative de coup d’État de 2016, que le pouvoir a attribuée à la mouvance güleniste, elle-même issue d’une autre confrérie. Contrairement aux Gülen, les Suleymancılar n’ont pas été directement visés dans les purges qui ont suivi, mais leur opposition croissante au président turc les a placés sous surveillance accrue.
Des opérations ciblées pour asphyxier l’influence religieuse
Les autorités turques ont multiplié les descentes dans les locaux liés à la confrérie, saisi des documents et gelé des avoirs financiers présumés. Selon des sources citées par Ouest France, ces mesures s’inscrivent dans une volonté affichée de « démanteler les réseaux parallèles qui sapent l’autorité de l’État ». Les Suleymancılar, qui refusent de se soumettre à la tutelle du Diyanet (la Direction des affaires religieuses, contrôlée par l’État), sont désormais perçus comme une menace par le gouvernement.
Les médias turcs proches du pouvoir évoquent des « liens troubles » avec des mouvements islamistes radicaux, bien que la confrérie rejette ces accusations. « Nous ne sommes pas un groupe politique, mais une communauté spirituelle », a déclaré un représentant des Suleymancılar sous couvert d’anonymat. Une déclaration qui n’a visiblement pas suffi à calmer les autorités, déterminées à briser toute velléité d’autonomie dans le champ religieux.
Un contexte politique tendu en Turquie
Ces opérations surviennent alors qu’Erdogan, au pouvoir depuis 2003, a fait adopter en 2017 une réforme constitutionnelle lui permettant de cumuler les fonctions de président et de chef du gouvernement. Ce « hyperprésidentialisme », dénoncé par une partie de l’opposition, a accentué les tensions avec les franges de la société turque hostiles à sa vision d’un État islamo-conservateur. Les confréries religieuses, longtemps tolérées pour leur rôle social, sont désormais perçues comme des rivales potentielles dans la légitimation du pouvoir.
Les Suleymancılar, dont l’influence s’étend bien au-delà des frontières turques grâce à leurs réseaux en Europe et au Moyen-Orient, incarnent une forme d’islam modéré et apolitique – du moins en théorie. Pourtant, leur refus de se plier aux directives du Diyanet et leur proximité historique avec des cercles conservateurs ont fini par irriter le gouvernement. « Erdogan ne supporte plus aucune structure qui échappe à son contrôle », analyse un politologue turc contacté par Ouest France.
Cette affaire illustre, une fois de plus, la stratégie d’Ankara : sous contrôle strict toute expression religieuse susceptible de rivaliser avec l’islam d’État. Un équilibre délicat, alors que la Turquie cherche à se positionner comme un acteur clé du monde musulman, entre modernité et tradition.
Les Suleymancılar sont une confrérie soufie fondée au début du XXe siècle par le cheikh Süleyman Hilmi Tunahan. Elle est connue pour son réseau d’écoles coraniques et de mosquées en Turquie et à l’étranger, et se distingue par son approche apolitique et modérée de l’islam. La confrérie a toujours entretenu des relations complexes avec les pouvoirs successifs en Turquie.