Dans la région de Tchernivtsi, à l’ouest de l’Ukraine, les relations entre la communauté roumanophone et les autorités ukrainiennes se tendent depuis plusieurs années autour de deux enjeux majeurs : le statut du roumain dans les établissements scolaires et dans les églises locales. Comme le rapporte Le Monde, cette question s’inscrit dans un contexte plus large de guerre contre la Russie, où Kiev tente de concilier impératif d’unité nationale et respect des droits des minorités.

Ce qu'il faut retenir

  • La région de Tchernivtsi, majoritairement roumanophone, concentre les tensions autour de l’usage de la langue roumaine dans les écoles et les lieux de culte.
  • Ces débats s’intensifient alors que l’Ukraine fait face à l’invasion russe, mettant à l’épreuve sa politique de préservation des identités culturelles.
  • Les autorités ukrainiennes cherchent un équilibre entre la promotion de l’ukrainien comme langue nationale et la protection des droits linguistiques des minorités.

La question linguistique n’est pas nouvelle dans cette région frontalière avec la Roumanie. Selon Le Monde, la minorité roumaine, qui représente environ 10 à 15 % de la population locale, revendique un meilleur accès à l’enseignement en roumain, notamment dans les lycées de la région. Pourtant, les autorités ukrainiennes ont récemment durci leur position, imposant l’ukrainien comme langue principale d’enseignement dans les établissements publics. Une décision qui a provoqué des protestations chez les défenseurs de la culture roumaine.

Les tensions se cristallisent aussi autour des églises. Comme le précise Le Monde, certaines paroisses orthodoxes locales, historiquement affiliées au Patriarcat de Bucarest, refusent de se soumettre à l’autorité du Patriarcat de Moscou, désormais sous influence russe. Cette division religieuse reflète les clivages politiques et identitaires qui traversent la région depuis des décennies. « Le respect de notre identité passe par la préservation de notre langue et de notre foi », a déclaré Vasile Sochircă, président de l’Association culturelle roumaine de Tchernivtsi.

Dans un contexte de guerre, ces revendications prennent une dimension supplémentaire. L’État ukrainien, engagé dans une lutte existentielle contre l’agresseur russe, craint que l’autonomie accordée aux minorités ne fragilise son unité nationale. Pourtant, selon Le Monde, Kiev a parfois cédé à certaines demandes, comme l’ouverture de classes bilingues roumain-ukrainien dans quelques établissements. Une concession qui reste insuffisante aux yeux des militants locaux, pour qui l’enjeu dépasse largement la question scolaire.

Une région aux loyautés multiples

Tchernivtsi, connue pour son héritage multiculturel, a toujours été un carrefour entre l’Europe centrale et l’Ukraine. La région a appartenu à l’Empire austro-hongrois, puis à la Roumanie avant d’être intégrée à l’URSS en 1945. Cette histoire complexe explique la diversité des affiliations politiques et culturelles de sa population. Aujourd’hui, malgré l’unification nationale face à la menace russe, les divisions linguistiques et religieuses persistent.

« On ne peut pas nier notre attachement à la Roumanie, surtout après l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass », confie Maria Iurciuc, enseignante en langue roumaine à Tchernivtsi. « Mais nous sommes aussi ukrainiens, et nous voulons que nos enfants grandissent avec les deux cultures. » Cette position illustre les défis auxquels est confronté l’État ukrainien, tiraillé entre la nécessité de maintenir une cohésion nationale et le respect des particularismes régionaux.

L’impact de la guerre sur les minorités

Le conflit avec la Russie a exacerbé les craintes des minorités, certaines craignant que leur loyauté soit remise en question. Comme le souligne Le Monde, le gouvernement ukrainien a multiplié les gestes symboliques pour rassurer les communautés roumanophones, comme la création de chaînes de télévision en roumain ou la reconnaissance officielle de certaines fêtes traditionnelles. Pourtant, ces mesures sont perçues comme des palliatifs par une partie de la population, qui réclame des actes concrets.

Les tensions actuelles rappellent celles observées en Transnistrie, région séparatiste prorusse où la minorité roumaine est également sous pression. Autant dire que la question identitaire à Tchernivtsi s’inscrit dans un enjeu géopolitique bien plus large. Pour l’Ukraine, l’équilibre est délicat : concéder trop de droits aux minorités pourrait être interprété comme une faiblesse par Moscou, mais les ignorer risquerait de nourrir des frustrations exploitables par l’ennemi.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes dépendront en grande partie de l’évolution du conflit. Si l’Ukraine parvient à stabiliser ses frontières et à renforcer son unité, les discussions sur le statut des minorités pourraient reprendre dans un cadre plus apaisé. Une commission mixte ukraino-roumaine, prévue pour l’automne 2026, devrait aborder ces questions. En revanche, toute nouvelle escalade militaire pourrait radicaliser les positions des deux côtés.

Une chose est sûre : la question de l’identité roumaine à Tchernivtsi ne sera pas résolue tant que durera la guerre. Pour Kiev, le défi sera de prouver que la diversité culturelle peut coexister avec une nation unie face à l’adversité. Pour les roumanophones, il s’agira de faire entendre leur voix sans être accusés de diviser le pays.

Selon les dernières estimations, la communauté roumophone représente entre 10 et 15 % de la population de la région de Tchernivtsi. Cette proportion varie selon les districts, certains villages étant majoritairement roumanophones.

Une commission ukraino-roumaine doit se réunir à l’automne 2026 pour discuter des droits linguistiques et culturels. Par ailleurs, des négociations sur le statut des églises sont également attendues dans les mois à venir, selon des sources diplomatiques citées par Le Monde.