Les agriculteurs français subissent de plein fouet la hausse des prix des engrais de synthèse, une conséquence directe des tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Depuis le début de l’année 2026, le coût de ces intrants agricoles, indispensables mais polluants, a bondi de plus de 40 %, selon Libération. Face à cette situation, Fabien Esculier, chercheur et spécialiste des cycles des nutriments, propose une solution radicale mais pragmatique : recycler les urines et les matières fécales humaines pour produire des engrais durables. Une piste qui, bien qu’évoquée depuis des années, prend aujourd’hui une urgence nouvelle.

Ce qu'il faut retenir

  • Les prix des engrais de synthèse ont augmenté de plus de 40 % en 2026, en raison des tensions au Moyen-Orient.
  • Fabien Esculier, chercheur, propose de valoriser les urines et matières fécales humaines comme alternative écologique.
  • Cette solution permettrait de réduire la dépendance aux engrais chimiques, très polluants pour les sols et les eaux.
  • Le recyclage des nutriments humains est une pratique déjà étudiée, mais encore peu déployée à grande échelle.

Une dépendance agricole coûteuse et risquée

L’agriculture française, comme celle de nombreux pays européens, repose massivement sur les engrais de synthèse pour maintenir ses rendements. Or, ces produits, issus de procédés industriels énergivores, dépendent en grande partie des importations de gaz naturel et de phosphates. La guerre en Ukraine et les tensions au Moyen-Orient ont fragilisé ces approvisionnements, faisant flamber les coûts. Les prix de l’urée, par exemple, ont atteint des niveaux records, mettant en péril la rentabilité de nombreux exploitations. « Le système actuel est à bout de souffle », souligne Fabien Esculier dans les colonnes de Libération.

Au-delà de l’aspect économique, c’est la question environnementale qui se pose. Les engrais azotés, en s’infiltrant dans les sols et les nappes phréatiques, contribuent à la pollution des eaux et à l’eutrophisation des milieux aquatiques. En Bretagne, par exemple, plus de 40 % des captages d’eau potable sont menacés par les nitrates, selon les dernières données de l’Agence nationale de santé publique. Face à ce double enjeu, les alternatives s’imposent.

Les engrais humains : une solution ancienne, mais sous-exploitée

L’idée de recycler les nutriments humains n’est pas nouvelle. Dès le XIXe siècle, les villes européennes utilisaient les boues d’égout comme engrais. Aujourd’hui, avec les avancées technologiques, cette pratique pourrait être modernisée. Fabien Esculier, qui a coordonné un rapport sur le sujet pour l’Agence de la transition écologique (ADEME), explique que les urines représentent à elles seules 80 % de l’azote et 50 % du phosphore excrétés par l’homme. « Recueillir et traiter ces effluents permettrait de produire des engrais organiques de qualité, sans dépendre des marchés internationaux », a-t-il déclaré à Libération.

Plusieurs pays expérimentent déjà des systèmes de collecte sélective des urines, notamment en Suisse, en Suède et aux Pays-Bas. En France, des projets pilotes ont été lancés dans des communes comme Paris ou Lyon, mais leur généralisation reste limitée par des freins réglementaires et culturels. « Le principal obstacle est psychologique », admet Esculier. « Pourtant, un mètre cube d’urine traité peut fournir suffisamment d’engrais pour fertiliser 500 à 1 000 m² de terres agricoles », précise-t-il.

Des freins réglementaires et économiques persistants

Malgré les atouts évidents de cette solution, son déploiement se heurte à plusieurs obstacles. D’abord, la réglementation française, héritée d’une époque où les boues d’épuration étaient largement déconsidérées, reste restrictive. Les normes sanitaires, bien que strictes, pourraient être adaptées pour autoriser l’usage des engrais humains dans certaines conditions. Ensuite, le modèle économique fait encore défaut. « Les coûts de collecte et de traitement doivent être supportables pour les agriculteurs », explique Esculier. Aujourd’hui, les subventions publiques ou les partenariats public-privé pourraient jouer un rôle clé pour accélérer la transition.

Enfin, la question de l’acceptabilité sociale n’est pas négligeable. Si les agriculteurs sont en première ligne face à la hausse des coûts, les consommateurs, eux, pourraient être réticents à l’idée de manger des produits fertilisés avec des engrais humains. « Il faut une campagne de pédagogie pour expliquer que ces nutriments sont parfaitement sûrs une fois traités », souligne le chercheur. Des études montrent en effet que les procédés modernes d’hygiénisation (comme la pasteurisation ou la désinfection aux ultraviolets) éliminent tout risque sanitaire.

Et maintenant ?

Plusieurs pistes pourraient être explorées dans les mois à venir pour faire avancer cette solution. D’abord, des expérimentations à plus grande échelle sont attendues, notamment dans des territoires volontaires comme la Bretagne ou les Hauts-de-France, où la pression sur les ressources en eau est forte. Ensuite, des discussions sont en cours au niveau européen pour harmoniser les réglementations et faciliter l’import-export de ces engrais recyclés. Enfin, le gouvernement français a annoncé qu’il intégrerait cette piste dans sa future stratégie nationale pour une agriculture durable, prévue pour l’été 2026. Reste à voir si ces annonces se traduiront par des actes concrets.

Une chose est sûre : l’urgence économique et écologique ne laissera pas le choix très longtemps. Comme le rappelle Fabien Esculier, « il ne s’agit plus d’une option, mais d’une nécessité ». Les prochains mois seront déterminants pour savoir si la France saura saisir cette opportunité avant que la crise des engrais ne s’aggrave encore.

Oui, selon Fabien Esculier et les études disponibles. Les procédés modernes de traitement (pasteurisation, désinfection aux UV, compostage contrôlé) éliminent les pathogènes. Les normes sanitaires en vigueur garantissent un niveau de sécurité équivalent à celui des engrais organiques classiques. En Suisse, où cette pratique est autorisée depuis plusieurs années, aucun cas de contamination n’a été rapporté.

La Suisse et la Suède sont en tête, avec des systèmes de collecte sélective des urines dans plusieurs villes. Les Pays-Bas et l’Allemagne développent également des projets pilotes. En France, des initiatives locales existent, mais leur généralisation reste limitée par la réglementation et le manque de financements.