Une enquête de plusieurs mois menée par la journaliste Saskya Vandoorne pour le compte de CNN, publiée ce mois-ci et relayée par Courrier International, lève le voile sur l’existence de « Motherless », une plateforme en ligne où des hommes échangent des contenus extrêmes, dont des vidéos de femmes inconscientes et abusées. Ce réseau, actif bien avant le site « Coco » évoqué lors du procès des viols de Mazan, a servi de modèle à d’autres plateformes similaires, selon les éléments recueillis par l’équipe de Vandoorne.
L’enquête, menée en collaboration avec les journalistes Kara Fox et Niamh Kennedy, a duré sept mois et s’est déroulée en deux phases distinctes. D’abord, les trois professionnelles ont créé un profil masculin sur « Motherless » pour accéder à des contenus explicitement violents. Puis, elles ont infiltré des groupes privés sur Telegram, où des centaines d’utilisateurs partageaient des conseils sur la manière de droger et de violer des partenaires. Parmi les découvertes les plus troublantes, un hashtag « eyecheck » — « vérification des yeux » en français — permettait aux membres de prouver l’inconscience des victimes avant de passer à l’acte.
Ce qu'il faut retenir
- « Motherless » est une plateforme en ligne dédiée à la diffusion de contenus violents, notamment des vidéos de femmes droguées et abusées, selon l’enquête de CNN.
- Le réseau a été actif avant « Coco », le site utilisé par Dominique Pelicot pour recruter des hommes ayant violé son épouse, Gisèle Pelicot, lors de l’affaire de Mazan.
- Les journalistes ont infiltré « Motherless » en créant un profil masculin, accédant ainsi à des vidéos classées dans des catégories comme « femme sédatée » ou « inconsciente ».
- Un hashtag « eyecheck » permettait aux membres de confirmer l’inconscience des victimes avant de commettre des agressions.
- Les enquêteuses ont également rejoint des groupes Telegram privés, où des centaines d’hommes échangeaient des conseils sur la soumission chimique et les méthodes pour droguer des partenaires.
Une enquête sous haute surveillance juridique
Dès les premières semaines d’infiltration, l’équipe de Saskya Vandoorne a travaillé en étroite collaboration avec ses avocats pour respecter un cadre juridique strict. « On ne pouvait pas partager d’images de femmes sédatées, et les discussions étaient très encadrées », a expliqué la journaliste. Malgré ces précautions, les échanges avec les membres du réseau sont rapidement devenus suspects. « Les hommes avec qui nous parlions nous trouvaient louches et quittaient souvent la discussion après quelques messages », précise-t-elle.
L’enquête a pris un tournant décisif lorsqu’un utilisateur, identifié sous le pseudonyme Piotr, a commencé à envoyer des photos et vidéos de sa propre épouse, qu’il affirmait avoir droguée avant de la violer. « À ce moment-là, nous avons compris qu’il fallait absolument l’identifier », raconte Saskya Vandoorne. Les journalistes ont localisé Piotr en Pologne et transmis les preuves recueillies aux autorités locales. Une semaine plus tard, l’homme était arrêté et a finalement plaidé coupable, marquant l’une des premières concrétisations judiciaires de cette enquête.
L’affaire Gisèle Pelicot, un déclic pour les victimes
Lors de ses recherches, Saskya Vandoorne a rencontré plusieurs victimes de réseaux similaires à « Motherless ». Toutes lui ont confié que l’affaire Gisèle Pelicot avait joué un rôle clé dans leur décision de parler. « Les trois femmes que j’ai interviewées m’ont dit que c’était grâce à Gisèle Pelicot qu’elles souhaitaient aujourd’hui partager leur histoire, et qu’il fallait que la honte change de camp », explique la journaliste. Son combat judiciaire a, en effet, contribué à libérer la parole des victimes, les encourageant à porter plainte.
Cette prise de conscience collective a aussi permis aux femmes de mieux identifier les signes de la soumission chimique, une pratique de plus en plus répandue. Depuis la publication de l’enquête, Saskya Vandoorne reçoit quotidiennement des messages de femmes inquiètes, craignant que des vidéos d’elles aient été diffusées sur ces plateformes. « Certaines redoutent même d’avoir été droguées à leur insu lors de soirées ou dans des contextes sociaux », souligne-t-elle.
Un phénomène en expansion, des réponses judiciaires limitées
L’enquête de CNN met en lumière l’ampleur du phénomène des réseaux en ligne dédiés à la violence sexuelle, un problème que les autorités peinent à endiguer. Bien que l’arrestation de Piotr en Pologne constitue une avancée, les plateformes comme « Motherless » restent difficiles à démanteler en raison de leur nature décentralisée et de leur localisation dans des pays aux législations parfois laxistes. « Ces sites fonctionnent comme des réseaux sociaux clandestins, où les utilisateurs se déplacent d’une plateforme à l’autre dès qu’un serveur est fermé », explique Saskya Vandoorne.
Pour les victimes, l’impunité de ces réseaux aggrave leur sentiment de vulnérabilité. « Beaucoup ignorent même qu’elles ont été filmées ou photographiées dans un état d’inconscience, car ces contenus circulent de manière anonyme et sans trace », précise la journaliste. Face à cette réalité, les associations féministes appellent à une meilleure coopération internationale entre les autorités judiciaires, ainsi qu’à des lois plus strictes encadrant les contenus en ligne.
Pour les victimes, des associations comme le Collectif Féministe Contre le Viol ou la Fédération Nationale Solidarité Femmes proposent désormais des accompagnements spécifiques, incluant un soutien psychologique et juridique pour identifier d’éventuels contenus diffusés à leur insu. Enfin, Saskya Vandoorne et son équipe préparent un documentaire sur cette enquête, dont la diffusion est prévue pour l’automne 2026 sur CNN International.
La soumission chimique consiste à administrer à une personne, à son insu ou sous la contrainte, une substance (médicament, drogue, alcool) pour altérer son état de conscience et faciliter des actes violents, notamment sexuels. Les symptômes incluent une somnolence anormale, une perte de mémoire, des difficultés à parler ou à se mouvoir, et une sensation de confusion persistante. En cas de suspicion, il est recommandé de consulter rapidement un médecin et de porter plainte.
En France, les contenus à caractère violent ou sexuel peuvent être signalés via la plateforme Pharos (plateforme de signalement de contenus illicites sur internet), gérée par les services du ministère de l’Intérieur. Les signalements peuvent également être effectués auprès de l’association Internet Sans Crainte ou directement sur les réseaux sociaux concernés, qui disposent de procédures de modération. Pour les victimes, un accompagnement juridique est proposé par des associations comme le 3919 (violences femmes info) ou le 0800 05 95 95 (numéro dédié aux violences sexuelles).