Cuba se trouve à un tournant politique et social, alors que l’administration américaine de Donald Trump intensifie sa pression sur l’île depuis le début de l’année 2026. Dans ce contexte, une vaste enquête d’opinion, menée par le site d’information cubain en exil « El Toque » et une vingtaine de médias indépendants, révèle un rejet massif du régime castriste. Selon Courrier International, qui a recueilli les déclarations de José Nieves, directeur d’El Toque, cette étude met en lumière l’urgence d’une transition démocratique et économique à Cuba.
Ce qu'il faut retenir
- 94 % des répondants se disent « très insatisfaits » du régime castriste, selon l’enquête réalisée par « El Toque ».
- 61 % des participants soutiennent une intervention armée des États-Unis, comme celle menée au Venezuela début 2026.
- L’enquête, bien que non représentative de l’ensemble de la population en raison de son mode de collecte, révèle un consensus autour du besoin de changement et de liberté.
- Le gouvernement cubain a bloqué l’accès à la page du sondage, forçant les internautes à utiliser des VPN pour y participer.
- Trois millions de Cubains ont quitté l’île en quatre ans, soit 20 % de la population, selon les chiffres cités par José Nieves.
Une enquête née de l’inquiétude face à l’escalade des tensions
L’enquête d’opinion a été lancée le 3 janvier 2026, au lendemain de l’intervention militaire américaine au Venezuela. Depuis cette date, l’administration Trump a renforcé les sanctions contre Cuba, dans le but affiché de provoquer un changement de régime. « Nous sommes inquiets à l’idée que l’avenir de Cuba se décide sans que la société civile ait voix au chapitre », a déclaré José Nieves à Courrier International. Les négociations en cours entre le secrétaire d’État américain Marco Rubio et le petit-fils de Raúl Castro, Miguel Díaz-Canel, restent opaques, ce qui a motivé la réalisation de cette étude.
Selon Nieves, l’objectif était clair : donner la parole aux Cubains, notamment à ceux qui subissent le régime au quotidien. « Il est très important que la voix des Cubains soit entendue », a-t-il souligné. Cette initiative s’inscrit dans un contexte où les libertés fondamentales sont étouffées par le pouvoir en place, rendant toute consultation publique extrêmement difficile.
Des défis majeurs pour recueillir une opinion libre
Recueillir l’opinion des Cubains sous un régime autoritaire relève du parcours du combattant. « Le gouvernement cubain empêche systématiquement la collecte d’opinions indépendantes », explique José Nieves. Pour contourner cette censure, l’enquête a été conçue sur la base de l’anonymat, une condition essentielle pour garantir la sécurité des répondants. Pourtant, ce choix a introduit un biais d’autosélection : les participants sont majoritairement des personnes déjà exposées à des médias indépendants et opposés au régime.
Pour élargir la base de répondants, les organisateurs ont offert des recharges de téléphone portable comme incitation. Malgré cela, l’échantillon reste déséquilibré : 58 % des répondants se trouvaient géolocalisés à Cuba, mais une partie d’entre eux a dû utiliser des VPN pour accéder au sondage, en raison du blocage de la page par les autorités. La capitale, La Havane, est surreprésentée, probablement parce que c’est la région où les coupures d’électricité sont les moins fréquentes. Les universitaires et les 26-54 ans constituent également une part importante des participants.
Des résultats qui reflètent un rejet massif du régime
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 94 % des répondants se déclarent « très insatisfaits » du régime castriste, et 61 % se disent favorables à une intervention militaire américaine similaire à celle du Venezuela. Ces résultats, bien qu’ils ne reflètent pas l’opinion de l’ensemble de la population – les partisans du régime ayant vraisemblablement boycotté l’enquête –, révèlent une opposition massive au statu quo. « Les défenseurs du régime n’ont pas participé à cette enquête », précise Nieves. « Cela montre que les opposants ne sont pas isolés, contrairement à ce que prétend le gouvernement. »
Le sondage met également en lumière un consensus autour de trois revendications principales : la nécessité d’un changement politique, la quête de libertés fondamentales et l’adhésion à un modèle de démocratie libérale couplé à une économie de marché. « Si une intervention américaine devait avoir lieu demain, personne ne descendrait dans la rue pour défendre le régime », affirme Nieves. Selon lui, même un scénario à la vénézuélienne – avec une ouverture économique mais un maintien des Castro au pouvoir – ne satisferait pas la population, car la liberté reste la priorité absolue.
Un régime à bout de souffle, mais résistant
La situation économique de Cuba est catastrophique. Depuis des années, le régime a privilégié des investissements dans des hôtels de luxe plutôt que dans des infrastructures essentielles comme le réseau électrique ou l’agriculture. Depuis l’intervention américaine au Venezuela, le pays est privé de son principal allié pétrolier, l’URSS ayant disparu depuis longtemps. « Cuba survit aujourd’hui grâce aux envois de nourriture et de médicaments de la diaspora, ainsi qu’aux transferts de devises », explique Nieves. Les États-Unis, soucieux d’éviter une crise humanitaire à leurs portes, autorisent certaines entreprises privées cubaines à importer du carburant et des denrées, et ont même laissé entrer un pétrolier russe en avril 2026.
Pourtant, le régime tient bon. « Son objectif est de survivre jusqu’aux élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre 2026 », précise Nieves. « Il espère que Donald Trump sera empêché de gouverner, ou que son successeur adoptera une politique moins agressive. » En attendant, les négociations traînent, les prisonniers politiques restent derrière les barreaux, et la répression s’intensifie. « Le régime n’a cédé sur rien, car c’est sa seule chance de survie », ajoute-t-il. Trois millions de Cubains ont quitté l’île depuis 2022, soit un exil massif de 20 % de la population en quatre ans.
Cette enquête, réalisée en collaboration avec une vingtaine de médias indépendants – dont El Estornudo, 14ymedio, CiberCuba ou Periodismo de Barrio – marque une étape importante dans la mobilisation de la société civile cubaine. Si de telles collaborations restent rares, elles pourraient se multiplier à l’avenir, notamment pour surveiller les engagements pris par le pouvoir. « Nous avons créé une coalition ad hoc pour offrir un espace de libre expression », explique Nieves. Pour l’instant, le régime cubain reste sourd à ces revendications, mais la pression interne et externe pourrait bien forcer une évolution.