Selon BMF - International, l’Espagne traverse une crise majeure avec des incendies d’une ampleur inédite dans son centre, mettant en lumière les tensions entre les régions autonomes dirigées par la droite et le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez.

Ce qu'il faut retenir

  • 77 000 hectares partis en fumée près de Madrid cette semaine, avec 65 000 évacuations et 30 000 confinements.
  • Un incendie près d’Ávila, qualifié de « plus important feu de forêt » de l’histoire récente du pays par la ministre de la Transition écologique, Sara Aagesen.
  • L’état d’urgence déclaré pour la première fois pour des incendies, permettant au gouvernement central d’intervenir avec l’Unité militaire d’urgence (UME).
  • La droite accusée de sous-investissement dans la prévention et la lutte contre les incendies, ainsi que de liens avec le parti climatosceptique Vox.
  • Des critiques internes au Parti populaire (PP) pour ses positions minimisant le changement climatique, comme celles d’Ester Muñoz.

L’Espagne, pays européen le plus exposé aux conséquences du réchauffement climatique, subit cette année une vague d’incendies d’une violence exceptionnelle. Les régions du centre du pays, notamment autour de Madrid, sont particulièrement touchées. Les images de forêts ravagées, comme celle capturée sur la route reliant Casavieja à Mirajes le 28 juillet 2026, illustrent l’ampleur de la catastrophe.

Le principal foyer, situé près d’Ávila, s’étend sur un périmètre de 280 kilomètres, de la région madrilène jusqu’aux provinces de Tolède (Castille-La Manche) et Ávila (Castille-et-León). Selon la ministre de la Transition écologique, Sara Aagesen, il s’agit du « plus important feu de forêt » de l’histoire récente du pays. En une semaine, 77 000 hectares ont été réduits en cendres, contraignant 65 000 habitants à évacuer et 30 000 autres au confinement. Une situation qui dépasse les capacités des communautés autonomes, premières responsables de la gestion forestière et de la lutte contre les incendies dans le système décentralisé espagnol.

Un système local sous pression face à l’ampleur du désastre

En temps normal, l’État central intervient peu dans la gestion des incendies, laissant cette mission aux régions. « On considère que comme chaque région autonome a ses caractéristiques, elles savent mieux comment il faut gérer ce genre de choses au niveau local », explique Carole Viñals, universitaire spécialiste de l’Espagne. Cependant, face à la gravité de la situation, la région de Madrid a sollicité l’aide du gouvernement. Une première : l’état d’urgence, jamais activé pour des incendies auparavant, a été décrété dans plusieurs provinces. Cette mesure permet à l’État de mobiliser ses ressources, dont l’Unité militaire d’urgence (UME), une unité de l’armée spécialisée dans les catastrophes naturelles.

Contrairement à d’autres dirigeants régionaux, comme Carlos Mazón en 2024, qui avait tardé à demander l’aide nationale lors des inondations de Valence ayant fait plus de 230 morts, la présidente de la communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, a rapidement réagi. « Nous savons tous que l’Unité militaire d’urgence est devenue le nouveau service de lutte contre les incendies pour les communautés autonomes gouvernées par le Parti populaire », a réagi sur X le ministre socialiste des Transports, Óscar Puente, soulignant ainsi le rôle croissant de l’UME dans la gestion des catastrophes.

« Ils baissent les impôts des riches, réduisent drastiquement les services publics, et ensuite ils demandent au gouvernement de régler leurs problèmes. »
Óscar Puente, ministre socialiste des Transports

Isabel Díaz Ayuso n’a pas tardé à répondre, dénonçant une tentative de « créer des tensions inutiles ». « Le premier imbécile qui attise les tensions en portera la responsabilité sur sa conscience », a-t-elle rétorqué lors d’une conférence de presse. Les échanges entre les deux camps rappellent les polémiques récurrentes autour de la gestion des catastrophes en Espagne. « En Espagne, les catastrophes font souvent l’objet de joutes politiques. Ça avait été le cas avec les inondations de Valence ou, plus anciennement, lors de l’accident du métro de Valence il y a une vingtaine d’années », analyse Antoine de Laporte, spécialiste de l’Espagne à l’institut Jean-Jaurès.

Sous-investissement et climatoscepticisme : les critiques envers la droite

Alors que les incendies n’ont pas de couleur politique, la gauche reproche vivement à la droite son manque d’investissement dans la prévention et la lutte contre les feux de forêt. « Les communautés autonomes du Parti populaire ont eu tendance à sous-investir dans ces sujets », confirme Antoine de Laporte. La communauté de Madrid a même été épinglée par la justice administrative pour avoir détourné 40 millions d’euros, initialement destinés aux « pompiers des forêts » (bomberos forestales), afin de financer d’autres actions de la collectivité.

Les critiques visent aussi l’histoire du Parti populaire avec l’UME. « Le Parti populaire avait dénoncé un caprice et un gadget lors de sa création en 2005 par le Premier ministre socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. Ils disaient que c’était l’armée personnelle de Zapatero », rappelle Antoine de Laporte. Aujourd’hui, l’UME est devenue un pilier de la lutte contre les incendies, notamment dans les régions dirigées par la droite.

Autre sujet de controverse : les alliances du PP avec le parti d’extrême droite Vox, connu pour son climatoscepticisme. Santiago Abascal, leader de Vox, a publié une vidéo sur les réseaux sociaux attribuant la responsabilité des incendies au « fanatisme climatique » des socialistes au pouvoir. Ester Muñoz, porte-parole du PP au Parlement, a elle-même minimisé l’urgence climatique lors d’une intervention sur EsRadio. « Le changement climatique est un phénomène qui s’est produit tout au long de l’histoire de l’humanité et de la Terre. La question est de savoir comment nous, êtres humains, réagissons face à ces changements », a-t-elle déclaré.

Ces prises de position ont également conduit le PP à rejeter le « pacte national contre l’urgence climatique » proposé par Pedro Sánchez depuis l’été 2025. Un plan visant à dépasser les clivages régionaux et politiques pour une réponse unifiée face au réchauffement climatique.

Entre union sacrée et calculs politiques

Malgré les tensions, les deux camps évitent pour l’instant d’alimenter les polémiques. Alberto Núñez Feijóo, président du PP, a déclaré dimanche sur le front des incendies une « union sacrée » : « Nous sommes tous dans le même bateau, nous devons tous apporter notre contribution. Personne ne devrait créer plus de tensions que celles causées par l’incendie. » Une trêve temporaire qui contraste avec les attaques habituelles entre les deux formations.

Les experts restent prudents quant à l’impact de cette crise sur les prochaines élections, prévues à l’été 2026 au plus tard. « Il est vrai que le Parti socialiste de Sánchez a parfois bénéficié d’un regain de popularité après des catastrophes, mais cela n’arrive que lorsqu’une réponse manifestement catastrophique est apportée par l’un des gouvernements régionaux du PP », souligne Pablo Simón, politologue à l’université Carlos III de Madrid. Or, la gestion des incendies par les autorités conservatrices ne semble pas, pour l’instant, aussi désastreuse que celle des inondations de Valence en 2024, où le président régional avait été absent.

« La présidente de la communauté de Madrid est très présente sur le terrain, ce qui n’était pas le cas lors des inondations de Valence en 2024. »
Antoine de Laporte, spécialiste de l’Espagne

Carole Viñals, de son côté, estime que le gouvernement Sánchez pourrait être en train de vivre « ses derniers jours », en raison de scandales de corruption. « Les incendies ne suffiront probablement pas à inverser la tendance », ajoute-t-elle. Un constat partagé par Antoine de Laporte : « En 2025, des incendies meurtriers en Castille-et-León, région gouvernée par la droite, n’ont pas empêché le PP de réaliser un bon score aux élections de mars 2026. »

Et maintenant ?

Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer l’impact politique de cette crise. Les élections de 2026 approchent, et les thèmes comme le pouvoir d’achat ou le logement pourraient primer sur les questions environnementales, malgré une prise de conscience croissante des Espagnols face au changement climatique, selon une étude de la Commission européenne. Une nouvelle vague de chaleur menace également la région de Madrid, ce qui pourrait aggraver la situation et prolonger l’état d’urgence.

Alors que les flammes continuent de ravager les forêts espagnoles, la gestion des incendies reste un enjeu à la fois environnemental et politique. Entre sous-investissement local, divisions idéologiques et urgences climatiques, l’Espagne doit faire face à une équation complexe pour l’avenir.

L’état d’urgence a été décrété en raison de l’ampleur exceptionnelle des feux, dépassant les capacités des communautés autonomes. Il permet au gouvernement central de mobiliser l’Unité militaire d’urgence (UME) et d’autres ressources pour coordonner la lutte contre les incendies à l’échelle nationale.

Le PP est accusé de sous-investissement dans la prévention et la lutte contre les incendies, notamment avec le détournement de 40 millions d’euros destinés aux « pompiers des forêts ». Le parti est aussi critiqué pour ses liens avec Vox, un parti climatosceptique, et pour ses positions minimisant l’urgence climatique.