Une page s’est tournée dans les relations entre le monde patronal et l’extrême droite. Autrefois marqué par une méfiance affichée, le dialogue semble s’être inversé, au point que certains dirigeants d’entreprise envisagent désormais l’arrivée du Rassemblement national (RN) au pouvoir avec une forme de pragmatisme, voire d’ouverture. Un revirement qui contraste avec les critiques passées, comme en témoigne la formule employée en 2022 par une ancienne présidente du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, dénonçant le « piège bleu Marine ». Cette fois, le flou du programme économique du RN ne semble plus suffire à dissuader, selon Libération.
Ce qu'il faut retenir
- Le RN, parti d’extrême droite, bénéficie désormais d’une écoute attentive de la part d’une partie du patronat, malgré l’absence de clarté de son programme économique.
- Cette évolution marque un changement radical par rapport à 2022, lorsque le Medef alertait sur les risques d’une victoire de Marine Le Pen.
- Certains chefs d’entreprise affichent une forme d’acceptation, voire de soutien, à l’égard d’un parti autrefois ostracisé.
- Le contexte politique et économique actuel semble jouer en faveur de cette normalisation.
Un virage patronal sous pression économique
La situation actuelle diffère sensiblement de celle de 2022. À l’époque, le Medef, principal syndicat patronal, s’était publiquement opposé à une possible victoire du RN, craignant des mesures protectionnistes et un durcissement des relations avec l’Union européenne. Geoffroy Roux de Bézieux, alors président de l’organisation, avait même brandi l’expression de « piège bleu Marine » pour alerter sur les dangers d’une telle issue électorale. Quatre ans plus tard, le paysage a profondément changé : l’inflation persistante, les tensions géopolitiques et les difficultés de compétitivité de certaines industries françaises ont conduit une partie du patronat à reconsidérer sa position.
Ce revirement ne s’explique pas uniquement par un calcul économique. Certains observateurs soulignent que l’acceptation du RN s’inscrit dans une dynamique plus large de normalisation de l’extrême droite en Europe. En Italie, par exemple, la patronne de Confindustria, Emma Marcegaglia, a récemment entretenu des relations apaisées avec le gouvernement Meloni, malgré des désaccords sur certains sujets. En France, des dirigeants d’entreprises de taille moyenne, notamment dans l’industrie et la logistique, commencent à envisager un rapprochement avec le RN, perçu comme un partenaire capable de relancer l’activité.
Un programme économique encore flou, mais une écoute accrue
Pourtant, le programme économique du RN reste marqué par des zones d’ombre. Lors de la dernière campagne présidentielle, Jordan Bardella, président du parti, a multiplié les annonces spectaculaires, comme la baisse de la TVA sur l’énergie ou la suppression de certaines cotisations sociales. Mais ces mesures, souvent présentées sans chiffrage précis, laissent les économistes sceptiques. Malgré cela, des chefs d’entreprise interrogés par Libération avouent ne plus écarter l’hypothèse d’un gouvernement dirigé par le RN. «
On ne peut pas ignorer que ce parti pourrait devenir une force majeure dans les années à venir, a déclaré un dirigeant du secteur industriel basé en Île-de-France. Même si son programme est flou, il faut préparer le terrain. »
Ce pragmatisme se heurte toutefois à des réalités plus complexes. Plusieurs grands groupes, notamment ceux cotés en Bourse ou dépendants de contrats publics, restent prudents. « Nos actionnaires et nos clients internationaux nous demandent de rester neutres », a expliqué un cadre d’une multinationale, soulignant que les risques de déstabilisation économique en cas de victoire du RN pourraient peser sur leur stratégie. Pour autant, cette frilosité n’est pas systématique : dans certains secteurs, comme la construction ou l’agroalimentaire, où la concurrence étrangère est forte, des patrons n’hésitent plus à afficher leur sympathie pour le RN, perçu comme un rempart contre la mondialisation.
Un contexte politique et social propice
Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. D’abord, la popularité croissante du RN dans les sondages, qui en fait un candidat crédible pour les prochaines élections présidentielles de 2027. Ensuite, la crise de confiance dans les partis traditionnels, perçus comme incapables de résoudre les problèmes structurels de l’économie française. Enfin, la montée des revendications identitaires et sécuritaires, souvent portées par le RN, séduit une partie de l’électorat patronal, notamment dans les petites et moyennes entreprises.
Cette convergence d’intérêts ne signifie pas pour autant un ralliement massif. « Il y a une acceptation, mais pas une adhésion », résume un observateur proche du dossier. Autant dire que le RN, s’il arrive au pouvoir, devra composer avec des attentes très différentes au sein du monde économique. Certains secteurs, comme l’énergie ou les transports, pourraient bénéficier de mesures protectionnistes, tandis que d’autres, comme la tech ou la finance, redoutent des mesures restrictives.
L’un des enjeux majeurs reste la capacité du RN à rassurer les marchés financiers. Lors des dernières élections européennes, en juin 2024, la réaction des investisseurs avait été immédiate : les actions des grandes entreprises françaises avaient reculé dès l’annonce des résultats favorables au RN. Reste à voir si cette fois, le parti saura éviter les déclarations choc et proposer un projet économique cohérent. Une chose est sûre : le patronat, lui, ne fermera plus les portes comme il l’a fait par le passé.