Selon Franceinfo - Santé, les fraudes à l'Assurance Maladie dans les centres de santé ont pris une dimension nouvelle, s'inscrivant désormais dans le champ de la criminalité organisée. Grâce à des témoignages et des documents inédits, la cellule investigation de Radio France révèle l'ampleur de ces escroqueries, qui atteignent désormais des montants records et utilisent des méthodes sophistiquées, copiées sur celles du grand banditisme.

Ce qu'il faut retenir

  • 78 millions d'euros détournés dans 18 centres de santé, selon les dernières mises en examen fin mars 2026.
  • Des réseaux criminels organisés, utilisant de fausses identités, des brouilleurs et des itinéraires variables pour échapper aux contrôles.
  • Des centres de santé, souvent dentaires ou ophtalmologiques, facturant des actes fictifs ou réalisés par des praticiens non autorisés.
  • Des méthodes inspirées du narcotrafic, avec des liens avérés entre fraudeurs et blanchiment d'argent.
  • Une perte de confiance dans le système de santé, financé par les cotisations des assurés.

Des fraudes organisées à l'image du grand banditisme

Les investigations menées par la cellule investigation de Radio France, en collaboration avec l'Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI) et la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Paris, mettent en lumière une criminalité de plus en plus structurée. Fin mars 2026, sept personnes étaient mises en examen pour avoir escroqué l'Assurance Maladie de 78 millions d'euros dans 18 centres de santé répartis sur l'ensemble du territoire. « Ce réseau a réussi à robotiser la facturation d'actes fictifs », explique une source proche du dossier. Pour Fabien Badinier, directeur de la lutte contre la fraude à l'Assurance Maladie, « c'est une affaire exceptionnelle par son ampleur ».

Les méthodes utilisées par ces réseaux s'inspirent directement des codes du grand banditisme. Les fraudeurs employaient de fausses identités, évitaient les communications téléphoniques, utilisaient des brouilleurs et changeaient systématiquement d'itinéraire lors de leurs déplacements. L'auteur principal du réseau logeait dans un Airbnb qu'il pouvait quitter en moins de 30 secondes, selon les enquêteurs. « Nous avons affaire à des gens qui détournent des millions d'euros et qui affichent un train de vie de flambeurs », souligne le général José Montull, chef de l'OCLTI. Certains louaient des appartements à 13 000 euros par mois près de la place Beauvau, à Paris, ou se déplaçaient en hélicoptère, tandis que d'autres achetaient des véhicules de luxe.

Alliance Vision : un réseau de centres ophtalmologiques sous le feu des projecteurs

Parmi les affaires les plus médiatisées figure celle du groupe Alliance Vision, dont les 13 centres ophtalmologiques ont été déconventionnés en juillet 2023 par l'Assurance Maladie. Huit personnes ont été mises en examen pour « escroquerie en bande organisée, blanchiment et exercice illégal de la profession de médecin ». Le préjudice pour l'Assurance Maladie s'élève à 21 millions d'euros, tandis que les deux dirigeants, Yahir Haddad et Avner Taieb, sont soupçonnés d'avoir empoché chacun plus de 2,4 millions d'euros.

L'enquête a révélé que les médecins exerçant dans ces centres n'étaient pas toujours légalement autorisés à pratiquer. Des secrétaires, souvent sans expérience, réalisaient des actes relevant des personnels de santé, tandis que des orthoptistes effectuaient des tâches réservées aux ophtalmologues. Certains médecins étrangers, n'ayant pas encore l'autorisation d'exercer en France, signaient des ordonnances en utilisant les numéros RPSS de médecins français, qui n'ont pas été reconnus comme complices. Une ancienne secrétaire du centre d'Amiens, prénommée Mathilde (nom modifié), a témoigné sous couvert d'anonymat : « On cotait des fonds de l'œil pour 80 % des patients, même si les actes n'étaient pas réalisés. On devait toujours ajouter quelque chose pour élever le montant de la facturation, car une consultation simple, pour eux, ça ne valait rien. »

Les objectifs de facturation étaient imposés par la direction via des groupes WhatsApp. Les secrétaires recevaient des félicitations en cas de résultats élevés et des pressions en cas de baisse. « On m'a déjà dit : 'tu te tais sinon tu vas avoir des problèmes' », confie Mathilde. En mars 2023, Yahir Haddad, l'un des dirigeants, a fui en Israël après avoir reçu une convocation pour une garde à vue. Il portait pourtant un bracelet électronique dans le cadre d'une autre affaire. Arrêté début mars 2026 en Israël, il est actuellement détenu et fait l'objet d'une enquête pour blanchiment. La France a demandé son extradition.

Proxidentaire et Cosem : d'autres exemples de dérives

Le scandale Proxidentaire, révélé en 2021, illustre une autre forme de fraude. Quatorze personnes ont été mises en examen pour escroquerie, blanchiment aggravé et complicité d'exercice illégal de la profession de chirurgien-dentiste. L'Assurance Maladie estime son préjudice à 900 000 euros, mais les dégâts pour les patients sont bien plus graves : des dizaines de personnes ont subi des mutilations dentaires, certaines sans anesthésie. L'un des principaux mis en examen, Kévin Gainet, ancien trésorier du groupe, a rouvert un centre dentaire à Riedisheim en Alsace en 2022, malgré son interdiction de gérer un établissement. Selon la Cour d'appel de Dijon, il a ouvert un compte bancaire au nom d'un centre fictif, Dollfus, domicilié à Lyon mais exerçant en réalité en Alsace. La société Dental Partner Corps Ltd., au cœur du scandale, aurait servi à blanchir l'argent de la fraude. Contacté, Kévin Gainet assure n'avoir « aucun lien » avec cette structure.

Autre cas emblématique, celui du Cosem, un réseau de centres de santé dont les irrégularités avaient été révélées en 2023 par la cellule investigation de Radio France. Onze lanceurs d'alerte, tous salariés du Cosem, avaient signalé des dépenses extravagantes de la part de la famille Dimermanas, alors à la tête du réseau. Son épouse avait dépensé 95 000 euros en notes de frais en 2021, dont 14 000 euros en restaurants et 328 euros en parfums chez Guerlain. Daniel Dimermanas, l'ancien directeur, s'était également acheté une Jaguar avec les fonds du Cosem. Malgré une enquête préliminaire ouverte en 2023 et une information judiciaire pour détournement de fonds publics en décembre 2025, ni lui ni sa famille n'ont encore été entendus. Le Cosem, placé en liquidation judiciaire, a été repris par le groupe Ramsay.

Des méthodes de plus en plus sophistiquées et des liens avec le narcotrafic

Les fraudeurs innovent sans cesse. « Dans nos dernières enquêtes, on a eu affaire à des centres de santé 100 % fictifs », explique le général José Montull. Auparavant, ces centres dispensaient des soins réels pour donner le change lors des contrôles. Désormais, certains n'ont même pas de patients : les fraudeurs adressent à l'Assurance Maladie des demandes de remboursement fictives en usurpant les données de patients. « Les demandes sont dispersées dans plusieurs caisses pour retarder la détection de la fraude », précise le général Montull. Ces méthodes, de plus en plus agressives, visent à « piller le système » en un temps record, selon Marc Scholler, directeur financier de l'Assurance Maladie.

Les liens avec le narcotrafic se multiplient. « On a observé dans plusieurs de nos enquêtes récentes des filières de blanchiment qui étaient également utilisées par des figures du narcobanditisme français », révèle le général Montull. Les fraudeurs, qui génèrent des espèces grâce à la vente de stupéfiants, utilisent des sociétés écrans pour blanchir l'argent détourné. « Quand vous vendez des stupéfiants, vous avez beaucoup d'espèces à écouler. Les centres de santé frauduleux disposent de comptes bancaires et permettent de bancariser cet argent », explique-t-il.

Et maintenant ?

Face à cette criminalité organisée, le législateur tente de réagir. La loi Khattabi de 2023 a rétabli l'agrément préalable pour l'ouverture des centres de santé, supprimé en 2009 par la loi Bachelot. Désormais, les Agences régionales de santé (ARS) doivent valider les diplômes des praticiens et leurs contrats de travail avant toute ouverture. Reste que les fraudeurs s'adaptent rapidement. L'Assurance Maladie a renforcé ses effectifs avec 60 enquêteurs judiciaires depuis début 2025, portant ses moyens à 1 700 agents. En 2025, 723 millions d'euros de fraude ont été détectés et stoppés, un chiffre en hausse de 15 % par rapport à 2024. Les complémentaires santé, qui estiment la fraude entre 1 et 1,5 milliard d'euros par an, appellent à une lutte renforcée.

Les victimes, comme celles du collectif Proxidentaire, attendent toujours leur procès. L'affaire est toujours à l'instruction, et les expertises sur les mutilations subies par les patients sont en cours. La lenteur de la justice contraste avec l'urgence de la situation, alors que la confiance dans le système de santé s'érode. « Il y a clairement un manque de contrôle », dénonce Laëtitia Beaudeau, responsable du collectif de victimes.

Ces centres, souvent dentaires ou ophtalmologiques, bénéficient du tiers payant, ce qui signifie que les patients n'ont rien à débourser. Peu d'entre eux vérifient ensuite les remboursements effectués en leur nom par l'Assurance Maladie. De plus, la loi Bachelot de 2009 a supprimé l'agrément préalable, facilitant l'ouverture de ces structures. Enfin, leur gestion est parfois opaque, avec des associations à but non lucratif détournées de leur vocation initiale.

Les fraudeurs risquent des peines pour « escroquerie en bande organisée », « blanchiment » ou « exercice illégal de la profession de médecin ». Les montants détournés peuvent être confisqués, et les dirigeants peuvent être condamnés à des peines de prison. Cependant, les procédures judiciaires sont longues, et certains fraudeurs, comme Yahir Haddad, profitent de failles pour fuir à l'étranger.