Le bras de fer autour du détroit d’Ormuz illustre une recomposition profonde de l’ordre géopolitique mondial, selon l’historien Xavier Carpentier-Tanguy, spécialiste des mondes marins. Dans une analyse publiée par Le Monde, ce dernier évoque l’avènement d’une « rhéocratie », un système où la puissance ne se réduit plus à la maîtrise des territoires, des ressources ou des armées, mais dépend désormais de la capacité à contrôler, sécuriser ou perturber les flux – qu’ils soient physiques ou immatériels. Une mutation qui redéfinit les rapports de force à l’échelle planétaire.
Ce qu'il faut retenir
- Le détroit d’Ormuz, verrou stratégique du commerce maritime mondial, concentre les tensions géopolitiques actuelles.
- L’historien Xavier Carpentier-Tanguy introduit le concept de « rhéocratie » pour décrire un nouvel ordre où la puissance repose sur le contrôle des flux.
- La maîtrise des routes commerciales, des données numériques ou des approvisionnements énergétiques devient aussi cruciale que le contrôle territorial.
- Cette évolution s’inscrit dans un contexte de rivalités accrues entre puissances régionales et globales.
Un détroit au cœur des rivalités mondiales
Le détroit d’Ormuz, passage obligé pour près de 20 % du trafic pétrolier mondial, cristallise depuis des décennies les tensions entre l’Iran et ses voisins, ainsi qu’avec les grandes puissances. Selon les données de l’Energy Information Administration (EIA), environ 17 millions de barils de pétrole transitent chaque jour par cette voie maritime étroite. Une interruption même temporaire des flux aurait des répercussions immédiates sur les marchés énergétiques, ce qui en fait un enjeu de premier ordre pour les économies mondiales.
Les incidents récents – attaques de navires, saisies de cargaisons, exercices militaires – illustrent cette volatilité. « Le détroit d’Ormuz n’est plus seulement un point de passage, mais un levier de pression géopolitique », explique Xavier Carpentier-Tanguy. Cette situation reflète une tendance plus large : la militarisation croissante des routes commerciales et des infrastructures critiques.
La rhéocratie, un nouveau paradigme de puissance
Le concept de « rhéocratie », proposé par l’historien, désigne un système où la puissance s’exerce moins par la domination territoriale que par la capacité à réguler, orienter ou interrompre les flux. «
Autrefois, la puissance se mesurait à la taille d’un territoire ou à l’étendue d’un empire. Aujourd’hui, elle se jauge à la capacité à faire circuler – ou à bloquer – les hommes, les marchandises, les capitaux ou les données.» Cette approche met en lumière le rôle central joué par les États capables de perturber les chaînes logistiques, comme l’Iran avec ses menaces de fermer le détroit, ou la Chine, dont la stratégie des « nouvelles routes de la soie maritimes » vise à sécuriser ses approvisionnements.
Ce modèle repose sur trois piliers : la maîtrise des infrastructures (ports, câbles sous-marins, oléoducs), la cyberguerre (sabotage de systèmes, espionnage numérique) et la diplomatie coercitive (sanctions, blocus ciblés). « On assiste à une guerre des flux, où chaque acteur tente de s’imposer comme un nœud incontournable du réseau mondial », précise l’historien.
Des conséquences pour les équilibres économiques
Cette rhéocratie a des répercussions directes sur les économies dépendantes des échanges internationaux. Le secteur maritime, déjà fragilisé par la hausse des coûts d’assurance et les risques de piraterie, doit désormais composer avec des incertitudes géopolitiques accrues. Selon un rapport de Drewry Shipping Consultants, les primes d’assurance pour les navires traversant des zones à risque comme le golfe Persique ont augmenté de 30 % depuis le début de l’année 2026.
Les entreprises multinationales, quant à elles, réévaluent leurs chaînes d’approvisionnement pour éviter les points de blocage potentiels. « Les groupes industriels intègrent désormais dans leurs stratégies la notion de « résilience des flux », explique un expert en logistique maritime. « Cela passe par la diversification des routes, le stockage stratégique ou le recours à des assurances spécifiques. » Une adaptation coûteuse, mais nécessaire pour limiter les risques.
Pour Xavier Carpentier-Tanguy, cette rhéocratie n’est pas un phénomène conjoncturel, mais une tendance de fond. « Les États qui parviendront à combiner contrôle des flux et innovation technologique disposeront d’un avantage décisif dans les décennies à venir », souligne-t-il. Une course où la puissance se gagne désormais en amont des champs de bataille traditionnels.
Le terme, forgé par Xavier Carpentier-Tanguy, désigne un système géopolitique où la puissance ne repose plus principalement sur la domination territoriale, mais sur la capacité à contrôler, sécuriser ou perturber les flux – qu’ils soient physiques (marchandises, énergie) ou immatériels (données, capitaux). Ce concept s’applique particulièrement aux zones stratégiques comme les détroits ou les câbles sous-marins.
Les principaux risques incluent une hausse des coûts logistiques (assurances, détours), des perturbations des chaînes d’approvisionnement, et une volatilité accrue des prix de l’énergie. Les entreprises pourraient aussi subir des pressions accrues, comme des retards de livraison ou des surcoûts liés aux mesures de sécurité renforcées.