Selon BFM Business, le gouvernement français examine actuellement la possibilité de créer une réserve stratégique de gaz, sur le modèle de ce qui existe déjà pour le pétrole. Cette initiative vise à renforcer la souveraineté énergétique du pays, alors que la France importe 98 % du gaz qu’elle consomme et que les tensions géopolitiques pèsent sur les prix et l’approvisionnement.

Ce qu'il faut retenir

  • La France importe 98 % de son gaz, principalement via le Qatar et le détroit d’Ormuz.
  • Les prix du gaz ont doublé en un mois, aggravant le déficit commercial.
  • Le projet de réserve stratégique pourrait représenter 10 % des stocks existants, soit environ 10 TWh.
  • Un amendement porté par le sénateur Patrick Chaize a été rejeté fin janvier, mais pourrait être relancé.
  • Le coût estimé dépasse 10 milliards d’euros, avec un financement potentiel via une taxe similaire à celle appliquée aux stocks de pétrole.

Un contexte géopolitique et économique tendu

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022, les pays européens, dont la France, ont progressivement réduit leurs importations de gaz russe. Ce virage stratégique a conduit à une diversification des sources d’approvisionnement, notamment vers le Qatar et les États-Unis. Cependant, la situation reste fragile : environ 5 % du gaz français provient du Qatar et transite par le détroit d’Ormuz, une zone régulièrement menacée par les tensions régionales.

C’est dans ce contexte que le gouvernement français a accéléré ses réflexions sur la création d’une réserve stratégique de gaz. Cette mesure s’inspire du modèle des stocks de pétrole, où la France dispose déjà d’une réserve équivalant à 29,5 % de sa consommation annuelle, gérée par la société Sagess sous l’égide des pouvoirs publics. Une taxe de 1 centime par litre finance ces stocks, qui peuvent être libérés sur décision de l’État en cas de crise.

Un projet en discussion depuis plusieurs mois

D’après BFM Business, les discussions entre la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC) et le principal opérateur de stockage, Storengy – filiale du groupe Engie –, durent depuis plusieurs mois. L’enjeu n’est pas tant d’éviter une pénurie, jugée peu probable, mais de mieux gérer les stocks pour lisser les variations de prix en cas de crise.

« Cela permettrait de mieux gérer les stocks et d’utiliser cette réserve pour détendre les prix quand ils flambent »,
explique une source impliquée dans les négociations, citée par BFM Business.

Cette approche a déjà été mise en œuvre mi-mars pour le pétrole, lorsque la France a libéré des stocks stratégiques sur décision de l’Agence internationale de l’énergie pour tenter de calmer la flambée des cours. Une mesure qui a montré son efficacité, mais dont l’application au gaz reste à préciser.

Parmi les acteurs concernés, Alberto Da Silva, délégué CFDT chez Engie, confirme l’existence de ces discussions. Il souligne cependant les interrogations persistantes sur le partage des rôles entre l’État et les opérateurs comme Storengy :

« Les enjeux sont de savoir qui achète le gaz et qui décide de sa gestion entre Storengy et l’État »
, déclare-t-il.

Un coût élevé et des modalités à préciser

Le projet de réserve stratégique pourrait représenter environ 10 % des stocks actuels, estimés à 120 TWh. Une fois constituée, cette réserve pèserait donc une dizaine de TWh et coûterait plus de 10 milliards d’euros aux cours actuels, qui ont doublé en un mois. Storengy voit dans ce projet une opportunité de réduire ses stocks, actuellement bien supérieurs à la consommation réelle.

L’un des défis majeurs consistera à choisir le bon moment pour acheter le gaz et éviter de payer des prix trop élevés. Engie rappelle d’ailleurs que cette réserve doit être constituée en anticipation de crises futures, hors période de tension actuelle :

« En anticipation de crises futures et en dehors de la période actuelle, la mise en place dans les années à venir d’un stockage stratégique de gaz permettrait de prévenir une rupture physique d’approvisionnement »
, justifie le groupe.

Un modèle inspiré des réserves de pétrole

Le système envisagé s’inspirerait directement du modèle des réserves stratégiques de pétrole, en vigueur depuis 1988. Gérée par la Sagess (Société anonyme de gestion des stocks de sécurité), cette réserve est financée par une taxe de 1 centime par litre, soit 550 millions d’euros en 2025. Les opérateurs pétroliers sont tenus de maintenir ces stocks et peuvent en disposer temporairement sur autorisation de la DGEC, avant de les reconstituer sous un mois.

Si ce modèle a fait ses preuves pour le pétrole, son extension au gaz soulève plusieurs questions. Un amendement en ce sens, déposé fin janvier par le sénateur Patrick Chaize (LR, Ain), a été rejeté. Il pourrait cependant revenir sur la table lors des débats à l’Assemblée nationale. L’amendement prévoit notamment que les opérateurs de stockage bénéficient d’une compensation financière pour la constitution des stocks stratégiques, comme c’est déjà le cas pour le pétrole.

Une mesure qui divise au sein des acteurs énergétiques

Si le gouvernement semble désormais plus ouvert à l’idée, la DGEC y était jusqu’ici réticente. Elle ne voyait pas l’intérêt de financer l’achat de stocks alors que le risque de pénurie était jugé faible. Cependant, la récente flambée des prix et les tensions géopolitiques, notamment en Iran, ont modifié la donne. Plusieurs sources proches d’Engie confirment que les discussions sont désormais plus avancées, même si le ministère de l’Économie n’a pas souhaité réagir à ces informations.

Du côté des syndicats, comme la CFDT, on souligne l’importance de clarifier les modalités de gestion et de financement. Alberto Da Silva rappelle que les discussions portent aussi sur le partage des responsabilités entre l’État et les opérateurs, un équilibre qui devra être trouvé pour garantir l’efficacité du dispositif.

Et maintenant ?

Ce projet pourrait être relancé lors des prochains débats parlementaires, notamment à l’Assemblée nationale, où un nouvel amendement pourrait être déposé. Une décision rapide serait nécessaire pour profiter des cours actuels du gaz, avant une éventuelle nouvelle hausse des prix. Reste à voir si le gouvernement parviendra à concilier les impératifs budgétaires et les besoins de sécurisation de l’approvisionnement énergétique, alors que le déficit commercial français reste sous haute tension.

En attendant, les acteurs du secteur et les pouvoirs publics devront trancher sur plusieurs points clés : le financement de la réserve, le partage des rôles entre l’État et les opérateurs, et les modalités de libération des stocks en cas de crise. Une chose est sûre : dans un contexte énergétique de plus en plus instable, la question de la souveraineté gazière française ne sera pas résolue en quelques semaines.

La France ne produit qu’une infime partie du gaz qu’elle consomme. Ses ressources locales, principalement issues des bassins sédimentaires du Sud-Ouest, sont insuffisantes pour couvrir la demande nationale. Le pays dépend donc massivement des importations, notamment en provenance du Qatar, de la Norvège, des Pays-Bas et, historiquement, de la Russie. Cette dépendance s’est encore accentuée après la réduction des importations russes en réponse à la guerre en Ukraine.

Une réserve stratégique permet de lisser les variations de prix en cas de crise géopolitique ou de choc d’approvisionnement. Elle offre aussi une marge de manœuvre pour répondre à une rupture soudaine des importations, même si le risque de pénurie reste faible en temps normal. Ce mécanisme est déjà utilisé pour le pétrole et a montré son utilité lors de chocs de prix ou de conflits.