Selon Euronews FR, la guerre en Ukraine pousse l’Allemagne à revoir en profondeur sa doctrine militaire, alors que Berlin mise traditionnellement sur les chars comme pilier de sa défense.
Ce qu'il faut retenir
- Un officier ukrainien affirme avoir vu un seul char sur le front en un an, tandis que les drones dominent désormais les champs de bataille.
- L’Allemagne prévoit d’équiper sa brigade 45 en Lituanie de 123 chars Leopard 2A8 et de « plusieurs milliers » de drones d’ici 2027.
- Les experts ukrainiens estiment que 80 % de l’infanterie russe est détruite par des drones kamikazes, des capacités jugées insuffisantes en Allemagne.
- Berlin collabore désormais avec Kiev pour former ses troupes aux tactiques de guerre centrée sur les drones, via un accord signé en février 2026.
- L’armée allemande peine à combler son retard en nombre de drones et en personnel formé, selon les officiers ukrainiens.
Berlin mise sur les chars, Kiev privilégie les drones
« Au cours de l’année écoulée, j’ai vu un seul char sur le champ de bataille », déclare le caporal Dmytro Zhluktenko, responsable de l’analyse des enseignements tirés des combats au sein du 413e régiment de systèmes sans pilote « RAID » des forces armées ukrainiennes. Selon lui, la guerre moderne ne se gagne plus uniquement avec des blindés lourds. « Lorsque vous discutez avec les militaires allemands, ils vous disent : vous avez besoin de ces chars parce qu’ils sont la chose la plus importante dans la guerre », explique-t-il. « Nous ne le pensons pas, car la guerre a tellement changé depuis 2022 que les anciennes approches ne fonctionnent plus. » D’après Zhluktenko, les drones peuvent être déployés rapidement, leur technologie évoluant constamment.
Lors d’un point de presse organisé par le Bureau germano-ukrainien à Berlin, il ajoute : « Je dirais qu’il s’agit d’une question d’approche et de doctrine. Nous pensons que certaines approches de la guerre sont un peu dépassées. » Ces déclarations interviennent alors que l’Allemagne, sous l’impulsion de la Zeitenwende – le tournant stratégique décidé après l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 –, accélère la modernisation de sa Bundeswehr. Berlin augmente ses dépenses militaires pour renforcer ses effectifs et son arsenal, avec une priorité affichée pour les armes lourdes comme les chars.
Des Leopard 2A8 et des drones pour la brigade 45 en Lituanie
D’ici 2027, la brigade de chars de combat 45 stationnée en Lituanie devrait recevoir 123 chars Leopard 2A8, accompagnés de « plusieurs milliers » de drones d’attaque. Une avancée saluée, mais jugée insuffisante par les officiers ukrainiens du 413e régiment « RAID ». Le capitaine Oleksandr Voitko, commandant adjoint de l’unité, pointe les lacunes de la Bundeswehr dans ce domaine : « J’ai vu trop de problèmes dans l’armée allemande en ce qui concerne les drones. » Pour lui, la priorité doit aller aux drones FPV kamikazes, dont l’efficacité équivaut à celle des munitions classiques. « Les balles sont très simples à produire, mais il ne faut pas dire qu’on les produira au dernier moment, car le dernier moment, c’est quand vous tirez sur votre ennemi », souligne-t-il.
Selon Voitko, Berlin manque cruellement de deux types d’engins : les drones kamikazes à voilure fixe et les drones bombardiers capables de larguer des explosifs. « 80 % de l’infanterie russe en Ukraine est détruite par ces deux types de drones », affirme-t-il. « Si j’ai bien compris, cette question n’est même pas à l’ordre du jour de l’armée allemande, alors qu’il s’agit de l’instrument le plus efficace contre l’infanterie ennemie. » Pour les officiers ukrainiens, ces capacités sont indispensables pour contrer une éventuelle offensive russe dans les États baltes. « À l’heure actuelle, l’Allemagne n’est pas préparée à faire face à ce type de guerre que la Russie a maîtrisé en Ukraine », estime Zhluktenko. Il résume ainsi la situation : « Il y a deux armées dans le monde prêtes à cette guerre centrée sur les drones : l’Ukraine et la Russie. »
Un besoin criant de drones… et de pilotes formés
Le problème ne se limite pas à l’équipement. Le capitaine Voitko souligne un second défi : « Même avec ces drones de haute technologie, l’armée allemande n’en a pas assez. » Selon lui, des pays comme la Russie peuvent se permettre des taux de pertes élevés grâce à une production de masse. « Il faut beaucoup de drones pour détruire tant de cibles qu’une grande armée comme l’armée russe en souffrira. Vous pouvez détruire de nombreuses cibles avec de bons drones, mais le taux de perte sera tel qu’une armée peut se le permettre… et vous ne gagnerez pas. » Une logique qui impose de repenser la stratégie industrielle autant que tactique.
Le troisième maillon faible identifié par les Ukrainiens est la formation des opérateurs. « Une question très importante n’est pas seulement le nombre de drones, mais aussi le nombre de pilotes formés », insiste Voitko. « Je ne sais pas combien de pilotes bien entraînés l’armée allemande possède actuellement. Je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup. » Berlin ne communique pas sur ce chiffre, mais reconnaît l’urgence de la situation. Le ministère allemand de la Défense indique que l’utilisation des drones devrait intégrer la formation militaire de base « dans le courant de l’année ». Une réforme ambitieuse, mais dont l’impact dépendra de sa mise en œuvre rapide.
L’Ukraine forme désormais les soldats allemands
Pour combler ces retards, l’Allemagne et l’Ukraine ont signé en février 2026 un accord permettant aux soldats ukrainiens de participer à la formation des troupes allemandes. Des instructeurs ukrainiens expérimentés interviennent déjà dans des écoles militaires allemandes, notamment à Munster et Ingolstadt. Leur mission ? Transmettre des tactiques de défense contre les drones et les enseignements tirés du front. « L’objectif est avant tout d’intégrer l’expérience des soldats ukrainiens dans la formation de l’armée », expliquait alors un porte-parole de la Bundeswehr à l’agence dpa.
Le lieutenant-général Christian Freuding, inspecteur de l’armée allemande, confirme cette approche : « L’armée veut profiter dans tous les domaines de l’expérience des forces armées ukrainiennes. » Lors d’une interview accordée au Welt am Sonntag en avril 2026, il précise : « La formation doit aujourd’hui refléter la menace que représentent les drones, et leur utilisation doit devenir une seconde nature. À l’heure actuelle, il n’y a personne de mieux placé que les Ukrainiens pour nous apprendre cela. » Des programmes ont déjà été lancés à l’école du corps blindé, au centre de formation aux systèmes sans pilote et à l’école du génie, avec des extensions prévues à l’école d’artillerie. « Nous voulons étendre ce programme à l’ensemble de l’armée », déclare Freuding.
Une coopération qui dépasse le cadre bilatéral
Les officiers ukrainiens insistent sur la dimension collective de cette coopération. « Nous ne pouvons nous défendre et défendre notre continent que si nous travaillons ensemble », souligne Zhluktenko. « Si au moins vous êtes aussi forts que nous le sommes actuellement. » Pour les experts, le partage des savoir-faire en matière de drones est une question de sécurité européenne et otanienne. Le capitaine Markiian Yatsyniak, commandant adjoint du 413e régiment, propose une solution pragmatique : « Oui, nous sommes prêts maintenant. » Il suggère que l’Ukraine envoie en Allemagne des instructeurs certifiés, ou que les troupes allemandes viennent se former directement en Ukraine. « Le moyen le plus simple pour nous serait de le faire sur notre sol, de sorte que les troupes allemandes arrivent en Ukraine et que nous fournissions toute la gamme des services de formation. »
En conclusion, la guerre en Ukraine a révélé un décalage entre les doctrines militaires traditionnelles et les réalités du terrain. L’Allemagne, sous la pression des événements, tente de s’adapter en combinant modernisation de son arsenal et collaboration avec Kiev. La question n’est plus de savoir si les drones remplaceront les chars, mais comment concilier les deux dans une stratégie cohérente.
Selon les officiers ukrainiens, les drones kamikazes et les systèmes de bombardement permettent de détruire jusqu’à 80 % de l’infanterie ennemie, avec un coût de production et de déploiement bien inférieur à celui des chars. Leur flexibilité et leur capacité à frapper rapidement en font des outils décisifs dans une guerre de mouvement.
La brigade 45, stationnée en Lituanie dans le cadre de la présence avancée de l’OTAN, doit servir de force de réaction rapide pour dissuader une éventuelle agression russe dans les États baltes. Berlin compte sur elle pour renforcer la défense collective de l’Alliance atlantique.