En octobre 1938 à Baltimore, le pédopsychiatre Leo Kanner rencontre un enfant dont le comportement atypique marque l’histoire de la médecine : Donald, un jeune garçon incapable de répondre à une simple soustraction, mais capable de dessiner un hexagone pour illustrer sa réponse. À Vienne, son confrère Hans Asperger examine des enfants tout aussi remarquables, capables de compétences mathématiques ou linguistiques exceptionnelles tout en semblant absents au monde extérieur. Ces observations, publiées en 1943 et 1944, donnent naissance à la notion d’autisme, un terme forgé par le psychiatre suisse Eugen Bleuler dès 1911 pour décrire certains symptômes de la schizophrénie.

Ce qu'il faut retenir

  • En 1943 et 1944, Hans Asperger décrit la « psychopathie autistique », un syndrome qui sera renommé « syndrome d’Asperger » en 1981 par la psychiatre britannique Lorna Wing.
  • Longtemps présenté comme un opposant au régime nazi, Hans Asperger a en réalité collaboré avec le IIIe Reich en participant à des programmes d’eugénisme et en envoyant des enfants vers des centres d’extermination.
  • Le nom d’Asperger reste associé à l’autisme de « haut niveau », mais son héritage scientifique est aujourd’hui profondément remis en cause par les historiens et les spécialistes.

Un psychiatre autrichien devenu symbole d’une médecine sous influence

Comme le rapporte Le Figaro, Hans Asperger, né en 1906 à Vienne, a mené une partie de sa carrière sous le régime nazi en Autriche annexée. Longtemps célébré comme un médecin visionnaire ayant su reconnaître le potentiel intellectuel d’enfants considérés comme « idiots » ou « fardeaux » par ses contemporains, il est aujourd’hui réévalué par les historiens. Selon les travaux menés par l’historien américain Herwig Czech, publiés en 2018 dans la revue *Molecular Autism*, Asperger n’a pas seulement soigné des enfants sous le IIIe Reich : il a activement participé à un système qu’il prétendait combattre. « Un médecin visionnaire et héroïque qui, dès les années 1930, avait su voir chez certains enfants atypiques non pas des idiots ou des fardeaux, mais une intelligence différente, parfois brillante », rappelait encore récemment le Dr David Gourion, psychiatre, dans les colonnes du Figaro.

Cette vision idyllique, cependant, occulte une réalité bien plus sombre. Asperger a dirigé la clinique pédiatrique universitaire de Vienne, un établissement intégré au système de santé nazi. Entre 1940 et 1945, il a évalué des centaines d’enfants, dont certains ont été envoyés vers des centres d’extermination ou des programmes d’eugénisme, comme celui de Spiegelgrund, où plus de 700 enfants handicapés ou en situation de handicap ont péri entre 1940 et 1945. Parmi eux, plusieurs présentaient des traits autistiques ou des troubles du développement.

L’autisme et son lien avec un nom désormais controversé

Le terme d’autisme, popularisé par Leo Kanner et Hans Asperger, a évolué au fil des décennies. Si Kanner est aujourd’hui reconnu comme le premier à avoir décrit l’autisme infantile, le nom d’Asperger est resté associé à une forme particulière : le syndrome d’Asperger, caractérisé par des difficultés dans les interactions sociales et des intérêts restreints, mais sans déficience intellectuelle. Cette classification, introduite en 1981 par Lorna Wing, a permis de mieux comprendre certaines formes d’autisme « de haut niveau ». Pourtant, l’histoire personnelle d’Asperger jette une ombre sur cette reconnaissance.

En 2018, une étude publiée dans *Molecular Autism* par Herwig Czech a révélé que Asperger avait maintenu des liens étroits avec des membres du parti nazi et du régime, tout en utilisant des termes comme « psychopathe » pour décrire les enfants qu’il examinait. Dans un rapport de 1944 adressé aux autorités nazies, il décrit certains de ses patients comme des « bouches inutiles à nourrir » (*lebensunwertes Leben*), une expression nazie désignant les personnes jugées indignes de vivre. Ces éléments, passés sous silence pendant des décennies, ont conduit plusieurs institutions, dont l’université de Vienne, à retirer son nom des murs de leurs bâtiments et à réévaluer son héritage.

Un héritage scientifique en pleine révision

La réhabilitation progressive du syndrome d’Asperger dans les années 1990 et 2000 a été remise en question par les révélations sur le passé de son « découvreur ». Aujourd’hui, la plupart des psychiatres et des associations de personnes autistes évitent de faire référence à ce terme, préférant des classifications plus neutres comme le « trouble du spectre autistique (TSA) ». En 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a officiellement retiré la notion de « syndrome d’Asperger » de sa classification internationale des maladies, au profit d’une approche plus inclusive et moins stigmatisante.

Cette évolution reflète une prise de conscience plus large : celle de la nécessité de distinguer l’œuvre scientifique de la personne, surtout lorsque cette dernière a contribué à des crimes contre l’humanité. « La médecine doit toujours se souvenir de ses erreurs passées pour éviter de répéter les mêmes travers », souligne un historien de la médecine interrogé par Le Figaro. Cette remise en cause s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation des figures scientifiques ayant servi des régimes totalitaires ou discriminatoires.

Et maintenant ?

L’université de Vienne, où Asperger a exercé, a lancé en 2020 un projet de recherche visant à documenter les liens entre la médecine autrichienne et le nazisme. Ce travail, qui devrait aboutir à des publications d’ici fin 2027, pourrait conduire à de nouvelles mesures symboliques, comme le retrait de plaques commémoratives ou la modification de programmes universitaires. Par ailleurs, les associations de personnes autistes continuent de militer pour une reconnaissance pleine et entière de l’autisme, indépendamment du nom d’Asperger. Enfin, la classification du TSA, désormais adoptée par la plupart des pays, devrait progressivement s’imposer dans les pratiques cliniques d’ici 2030, selon les projections de l’OMS.

Le cas d’Asperger illustre les dangers d’une histoire médicale écrite sans recul critique. Entre reconnaissance des talents et complicité avec un système criminel, son parcours rappelle que la science, comme toute activité humaine, n’est jamais neutre. Autant dire que son nom, aujourd’hui, reste avant tout celui d’un dilemme éthique.

Le syndrome d’Asperger a été retiré en 2022 de la classification internationale des maladies de l’OMS au profit du terme plus large de « trouble du spectre autistique (TSA) ». Cette décision fait suite à la reconnaissance du passé controversé de Hans Asperger, dont les travaux ont été associés à des pratiques eugénistes sous le régime nazi. Le changement vise à éviter toute association avec un héritage scientifique entaché par la collaboration avec le IIIe Reich.

L’université de Vienne mène depuis 2020 un projet de recherche sur les liens entre la médecine autrichienne et le nazisme, avec des résultats attendus d’ici fin 2027. Ce travail pourrait aboutir à des mesures symboliques, comme le retrait de plaques commémoratives ou la révision des programmes universitaires. Parallèlement, des associations de personnes autistes militent pour une reconnaissance de l’autisme indépendante du nom d’Asperger.