La licorne française Hugging Face, spécialisée dans l’intelligence artificielle open source, vient d’être acquise par le géant américain Nvidia pour la somme de 13 milliards de dollars, selon Le Figaro. Une transaction qui illustre une nouvelle fois les difficultés de la French Tech à financer ses champions technologiques à la hauteur de leur potentiel.

Ce qu'il faut retenir

  • Hugging Face, cofondée par trois Français et valorisée à plus de 13 milliards de dollars, est rachetée par Nvidia.
  • La startup, dont la bibliothèque de modèles d’IA est utilisée par 13 millions de développeurs, est immatriculée dans le Delaware (États-Unis).
  • Aucun fonds ou entreprise française ne figure parmi les investisseurs historiques de la licorne.
  • Les principaux actionnaires sont des salariés et les trois cofondateurs, qui pourront céder leurs parts.
  • La valorisation de 13 milliards de dollars dépasse de trois fois la dernière estimation connue.

Une pépite technologique française sous pavillon américain

Hugging Face, souvent présentée comme « la plus française des start-up américaines » ou, inversement, « la plus américaine des start-up françaises », est un symbole ambivalent de la tech tricolore. Fondée par Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf – respectivement diplômés de HEC et de Polytechnique –, la société s’est imposée comme un acteur majeur de l’intelligence artificielle grâce à sa bibliothèque de modèles open source, Hugging Face Transformers. « On sait fabriquer des pépites, on ne sait pas les financer », résumait récemment un observateur du secteur, un constat qui semble s’appliquer à cette affaire.

Pourtant, son cœur de R&D reste ancré en France, à Paris. Mais c’est bien sous le statut juridique du Delaware que la licorne opère, une pratique courante chez les start-up américaines pour des raisons fiscales et juridiques. L’acquisition par Nvidia, géant des puces électroniques et concurrent direct dans le domaine de l’IA, marque un tournant : la pépite technologique quitte définitivement le giron français.

Un financement 100 % étranger pour une licorne made in France

Le montant du rachat, 13 milliards de dollars, dépasse de trois fois la dernière valorisation connue de l’entreprise. Une aubaine pour les investisseurs présents au capital, qui devraient empocher une plus-value significative. Pourtant, aucun fonds d’investissement français ni aucune entreprise tricolore ne figure parmi eux. Seuls quelques salariés français et les trois cofondateurs – s’ils décident de vendre leurs parts – pourraient bénéficier de cette manne financière.

Cette situation interroge : pourquoi la French Tech peine-t-elle à retenir ses pépites ? Plusieurs explications sont avancées. D’abord, un manque de fonds souverains capables d’investir à des niveaux aussi élevés. Ensuite, une fiscalité et un écosystème juridique moins attractifs qu’aux États-Unis. Enfin, une tendance des start-up françaises à s’enregistrer à l’étranger dès leur création, anticipant des levées de fonds plus faciles outre-Atlantique.

L’open source, un modèle qui séduit… mais qui coûte cher

Hugging Face doit son succès à son modèle open source, qui permet à des millions de développeurs d’accéder gratuitement à ses outils. Cette stratégie a contribué à faire de la startup l’un des leaders mondiaux de l’IA générative, aux côtés d’acteurs comme Mistral AI ou LightOn. Pourtant, maintenir un tel écosystème a un coût : coûts de développement, de maintenance, et surtout, de scaling pour faire face à la concurrence des géants américains et chinois.

C’est là que le bât blesse. Pour une licorne comme Hugging Face, dont la valorisation atteint désormais 13 milliards de dollars, les besoins en financement dépassent largement les capacités des investisseurs européens. Les fonds français ou européens, même les plus ambitieux, peinent à suivre le rythme des valorisations atteintes par les licornes technologiques. Résultat : ces pépites finissent souvent par être rachetées par des groupes américains ou asiatiques, privant la France de champions industriels autonomes.

Un précédent qui soulève des questions sur l’autonomie technologique

Le rachat de Hugging Face par Nvidia n’est pas un cas isolé. Ces dernières années, plusieurs licornes françaises ont été absorbées par des groupes étrangers : c’est le cas de PayFit, rachetée par un fonds américain, ou de Dataiku, dont une partie du capital a été cédée à des investisseurs japonais. Ces opérations posent une question de fond : la France est-elle condamnée à former des talents et à développer des technologies qui profitent in fine à des groupes étrangers ?

Pourtant, Hugging Face représentait un espoir. Avec ses trois cofondateurs français et une R&D basée à Paris, la startup incarnait une certaine fierté nationale. Son rachat marque donc un nouvel échec pour la French Tech, qui peine à construire des écosystèmes financiers capables de rivaliser avec ceux des États-Unis ou de la Chine. « C’est un symbole de notre difficulté à financer nos champions », a commenté un expert du secteur sous couvert d’anonymat.

Et maintenant ?

Cette acquisition pourrait accélérer les réflexions sur la souveraineté technologique européenne. Plusieurs pistes sont évoquées : la création d’un fonds souverain dédié aux licornes, une réforme du statut des start-up pour les encourager à rester en France, ou encore un soutien accru aux fonds d’investissement capables de rivaliser avec les géants américains. Reste à voir si ces mesures suffiront à inverser la tendance.

Pour Hugging Face, la transition sous l’égide de Nvidia pourrait aussi ouvrir de nouvelles perspectives. Le géant des puces dispose des ressources nécessaires pour industrialiser les modèles développés par la startup. Cependant, la question de l’autonomie des technologies françaises, et plus largement européennes, reste entière.

Cette affaire laisse également planer des incertitudes sur l’avenir des 13 millions de développeurs utilisant les outils de Hugging Face. Leur accès aux modèles pourrait-il être restreint ou modifié par Nvidia ? Pour l’instant, aucune annonce officielle n’a été faite à ce sujet. Une chose est sûre : l’acquisition va alimenter les débats sur la place de la France et de l’Europe dans la course mondiale à l’intelligence artificielle.

Hugging Face est enregistrée dans le Delaware, un État américain connu pour son attractivité fiscale et son cadre juridique favorable aux entreprises. Cette pratique est courante chez les start-up américaines, même lorsque leur activité de R&D est majoritairement basée en France.