Alors que le Moyen-Orient reste marqué par des tensions persistantes depuis octobre 2023, l’économie israélienne affiche une résilience remarquable. Selon BFM Business, la monnaie locale, le shekel, s’échange à son niveau le plus élevé depuis trois décennies face au dollar. Une performance qui, si elle rassure les ménages israéliens, commence à inquiéter les entreprises, notamment celles du secteur technologique exportateur. En cause ? Une compétitivité en baisse, alors que les exportations israéliennes reculent depuis plusieurs années.
Ce qu'il faut retenir
- Croissance économique solide : Israël table sur une croissance de 3,8 % en 2026, avec un taux d’inflation contenu à 1,9 % en mars 2026 et un chômage stable à 3,2 %.
- Appréciation historique du shekel : En mai 2026, 1 dollar s’échange contre 2,90 shekels, contre 4 shekels en octobre 2023. Face à l’euro, la baisse est similaire, passant de 4,34 à 3,39 shekels.
- Origines de cette hausse : Trois facteurs expliquent cette dynamique, selon la Banque centrale israélienne : un cessez-le-feu récent, la politique monétaire américaine affaiblissant le dollar, et la dépendance du système de retraite israélien aux marchés boursiers américains.
- Risques pour l’économie réelle : Les exportations, en chute depuis 2022 (de 76 à 59 milliards de dollars), pourraient encore souffrir d’un shekel trop fort, pénalisant notamment les start-up technologiques.
- Dilemme de la Banque centrale : Alors que certains acteurs économiques réclament une baisse des taux directeurs pour affaiblir la monnaie, la Banque centrale israélienne hésite, craignant un rebond inflationniste.
Une économie israélienne résiliente malgré les conflits
Malgré trois années de conflits régionaux, l’économie israélienne affiche des indicateurs macroéconomiques enviables. Selon BFM Business, la Banque centrale israélienne anticipe une croissance de 3,8 % pour 2026, un chiffre supérieur à ceux des États-Unis (4,3 %) et de la zone euro (6,2 %). L’inflation, qui affichait encore 5,4 % en 2023, a chuté à 1,9 % en mars 2026, tandis que le taux de chômage reste stable à 3,2 %. Des performances qui contrastent avec le contexte géopolitique tendu.
Pourtant, c’est une autre donnée qui retient l’attention : le shekel israélien, qui s’échangeait encore à 4 shekels pour 1 dollar en octobre 2023, atteint désormais un niveau inédit depuis 30 ans. En mai 2026, 1 dollar ne vaut plus que 2,90 shekels, soit une baisse de 4 % par rapport à avril et de 18 % sur un an. Face à l’euro, la tendance est identique : la monnaie européenne, qui valait jusqu’à 4,34 shekels en octobre 2023, s’échange désormais à 3,39 shekels.
Les causes d’une appréciation spectaculaire
Pour expliquer cette flambée du shekel, la Banque centrale israélienne avance trois raisons principales. La première est conjoncturelle : le cessez-le-feu en vigueur depuis environ un mois a amélioré les perspectives de croissance du pays, incitant les investisseurs à revenir. « Les investisseurs qui avaient fui pendant la guerre reviennent et achètent massivement des shekels », explique la Banque centrale. La deuxième cause est externe : la politique monétaire américaine, qui affaiblit délibérément le dollar, profite mécaniquement aux autres devises, dont le shekel.
Mais ces deux facteurs n’expliquent pas à eux seuls la hausse constante de la monnaie israélienne depuis près de trois ans. Selon les économistes, le véritable moteur de cette appréciation réside dans la dépendance d’Israël vis-à-vis du marché boursier américain. « On sous-estime la dépendance d’Israël vis-à-vis du marché boursier américain », souligne Zvi Eckstein, directeur de l’Institut Aaron de politique économique à l’Université Reichman. Ce lien s’explique par le système de retraite israélien par capitalisation, qui impose des cotisations parmi les plus élevées au monde (12,5 % du salaire brut). Ces fonds de pension, qui gèrent quelque 300 milliards de dollars d’actifs en devises étrangères, investissent massivement dans les actions américaines, notamment dans les valeurs liées à l’intelligence artificielle.
Un mécanisme de couverture qui alimente la hausse
Lorsque les marchés boursiers américains progressent, le risque lié au dollar pour ces portefeuilles s’accroît. Pour se couvrir contre une baisse du billet vert, les institutions israéliennes vendent des dollars et achètent des shekels, ce qui mécaniquement fait monter la devise. Entre août 2025 et février 2026, ces opérations de couverture ont représenté 23 milliards de dollars supplémentaires. « Si le marché américain progresse de 10 %, le dollar a tendance à se déprécier d’environ 2 à 3 % par rapport au shekel », estime Alex Zabezhinsky, économiste en chef de la banque d’investissement Meitav. Selon lui, ce mécanisme expliquerait jusqu’à 40 % de la récente appréciation du shekel.
À cela s’ajoute un troisième facteur : les taux directeurs de la Banque centrale israélienne, fixés à 4 %, restent bien supérieurs à ceux des États-Unis (3,75 %) et de la zone euro (2 %). Cette différence rend le shekel plus attractif pour les investisseurs étrangers, qui placent leurs capitaux en Israël pour profiter de rendements plus élevés. Pourtant, cette politique monétaire, si elle renforce la monnaie, commence à peser sur certains secteurs économiques.
Des exportateurs sous pression, un gouvernement inquiet
Si les ménages israéliens bénéficient d’une monnaie forte — qui réduit le coût de l’énergie importée en dollars et rend les voyages à l’étranger plus abordables —, les entreprises, elles, subissent les conséquences de cette appréciation. Les exportateurs, notamment ceux du secteur technologique, voient leur compétitivité s’éroder. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les exportations israéliennes, qui dépassaient 76 milliards de dollars en 2022, sont tombées à moins de 59 milliards en 2025. Cette tendance s’est poursuivie au premier trimestre 2026, selon les données de l’office statistique israélien. Un recul qui inquiète d’autant plus que le secteur tech représente une part majeure de l’économie locale.
Face à cette situation, le gouvernement israélien a réagi. Après des mois de silence, le ministère des Finances a annoncé un programme de financement dédié à l’intelligence artificielle, visant à soutenir les entreprises fragilisées par la vigueur du shekel. Une mesure qui témoigne de l’urgence perçue par les autorités, alors que la pression monte contre la Banque centrale israélienne, accusée d’inaction.
Un dilemme pour la Banque centrale
La Banque centrale israélienne se trouve en effet dans une position délicate. Si une baisse des taux directeurs permettrait théoriquement d’affaiblir le shekel — en réduisant l’attrait des obligations israéliennes et en incitant les institutionnels à investir à l’étranger —, elle risquerait aussi d’alimenter l’inflation. Or, malgré un ralentissement récent, les prix restent sous tension en raison des tensions géopolitiques et de la flambée du prix du pétrole. « La Banque centrale est face à un dilemme », résume Zvi Eckstein, son ancien vice-gouverneur.
Pour l’heure, l’institution défend son bilan. Elle souligne que les baisses de taux menées fin 2025 n’ont pas soutenu la production, contrainte par des pénuries de main-d’œuvre. Quant à l’écart de taux avec l’étranger, la Banque centrale estime qu’il ne constitue pas un facteur déterminant des fluctuations de change. Elle rappelle également que la croissance israélienne reste solide, avec une progression de 3 % en 2025 et des prévisions à plus de 3,5 % pour 2026.
À plus long terme, la question de la dépendance d’Israël aux marchés financiers américains se pose avec acuité. Si cette corrélation explique en partie la résilience de la monnaie israélienne, elle expose aussi l’économie du pays aux fluctuations des bourses étrangères. Une réflexion stratégique pourrait s’imposer pour diversifier les sources de financement et réduire les risques liés à une seule monnaie.
Une monnaie forte, comme le shekel actuellement, rend les produits israéliens plus chers à l’exportation. Par exemple, si un logiciel israélien coûte 100 shekels à produire, il sera facturé plus cher en dollars pour les clients étrangers, réduisant ainsi sa compétitivité sur les marchés internationaux. C’est ce qui explique en partie le recul des exportations israéliennes ces dernières années.