La Banque centrale européenne (BCE) a opposé une fin de non-recevoir aux propositions visant à assouplir le cadre réglementaire des stablecoins libellés en euros, selon Cryptoast. Lors d’une réunion informelle des ministres des Finances de l’Union européenne (UE) tenue à Nicosie (Chypre) ce vendredi 23 mai 2025, Christine Lagarde et les gouverneurs de la BCE ont rejeté les mesures proposées par le think tank Bruegel. Ces propositions visaient à faciliter l’émergence de stablecoins en euros pour concurrencer les acteurs dominés par le dollar américain.
Ce qu'il faut retenir
- La BCE a opposé un refus catégorique aux propositions de Bruegel pour assouplir les règles MiCA sur les stablecoins en euros, lors d’une réunion à Nicosie.
- Les mesures rejetées incluaient une réduction des exigences de liquidité et l’accès aux financements européens pour les émetteurs de stablecoins.
- Selon Bruegel, les stablecoins en euros ne représentent que 0,3 % du marché mondial, dominé à plus de 99 % par des stablecoins adossés au dollar.
- Christine Lagarde a justifié ce rejet par les risques pour la stabilité financière et la politique monétaire de la BCE en cas de crise.
- L’euro numérique et la tokenisation des dépôts bancaires restent les alternatives privilégiées par l’institution pour le développement des paiements numériques en Europe.
Un rejet immédiat des propositions de Bruegel
Les ministres des Finances de l’UE ont présenté vendredi un rapport élaboré par le think tank Bruegel, proposant deux mesures concrètes pour dynamiser le marché des stablecoins en euros. La première visait à réduire les exigences de liquidité imposées aux émetteurs par le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets), tandis que la seconde demandait l’ouverture des financements européens à ces émetteurs. L’objectif affiché était clair : permettre à l’Europe de rivaliser avec le marché des stablecoins, aujourd’hui largement dominé par des actifs libellés en dollar américain.
Cependant, cette initiative a été immédiatement bloquée par la BCE. Lors de la réunion informelle à Nicosie, plusieurs gouverneurs, menés par Christine Lagarde, ont fermement rejeté ces propositions. La présidente de la BCE avait auparavant alerté sur les risques que les turbulences du marché des cryptomonnaies faisaient peser sur la politique des taux d’intérêt de l’institution. « Un bénéfice éventuel d’un stablecoin en euro pour le rayonnement international de l’euro est largement inférieur aux risques potentiels pour la stabilité financière de la zone », a-t-elle déclaré, selon les comptes-rendus de la réunion.
Les craintes de la BCE : stabilité financière et politique monétaire
Les réticences de la BCE s’expliquent par des craintes structurelles. Lorsqu’un utilisateur achète un stablecoin, les fonds sont transférés sur le compte de l’émetteur. Ces liquidités quittent alors le bilan des banques commerciales pour devenir une source de financement plus volatile. À grande échelle, les décideurs craignent une fuite des dépôts bancaires, ce qui pourrait entraîner une hausse des coûts de financement pour les établissements financiers, réduire leurs capacités de prêt et, in fine, affaiblir l’efficacité de la politique monétaire de la BCE.
En cas de crise, la BCE refuse d’endosser le rôle de prêteur en dernier ressort pour les émetteurs de stablecoins. « La garantie des liquidités restera un privilège réservé aux banques commerciales régulées », a rappelé l’institution. Ce positionnement s’inscrit dans une logique de prudence, alors que le marché des cryptomonnaies reste marqué par une forte volatilité et des épisodes de stress financier récents.
L’Europe face à la « dollarisation numérique »
Le problème mis en lumière par le rapport de Bruegel est celui d’une dollarisation numérique croissante. Selon les données d’Artemis citées par le think tank, le marché mondial des stablecoins a progressé d’un tiers en 2024, dépassant les 300 milliards de dollars de capitalisation. Pourtant, les stablecoins en euros n’en représentent qu’une infime partie : seulement 0,3 %. Le plus grand stablecoin en euros, l’EURC émis par Circle, se classe à la 20e position mondiale, loin derrière des actifs comme l’USDT ou l’USDC.
Pour Bruegel, une réglementation européenne plus stricte que celle des États-Unis risque de pousser l’activité des stablecoins hors du bloc, aggravant ainsi la domination du dollar dans les paiements numériques. « Une réglementation européenne trop restrictive pourrait accélérer la dollarisation numérique et marginaliser l’euro dans l’écosystème des actifs numériques », ont souligné les économistes du think tank. Cette analyse rejoint les préoccupations exprimées par plusieurs acteurs du secteur privé, qui estiment que l’Europe perd une opportunité stratégique.
L’euro numérique et les alternatives privées en lice
Face à ce constat, la BCE mise sur des solutions alternatives pour moderniser les paiements numériques en Europe. Lors de la réunion de Nicosie, les ministres ont confirmé la poursuite des travaux sur l’euro numérique, un projet de monnaie digitale de banque centrale (MNBC) qui pourrait voir le jour d’ici 2027. Contrairement aux stablecoins privés, cette monnaie serait directement émise par la BCE, garantissant ainsi une stabilité et une souveraineté monétaire totale.
Côté privé, des initiatives émergent également. Le consortium Qivalis, qui regroupe désormais 37 banques dans 15 pays, ambitionne de lancer un stablecoin en euros d’ici 2026. Cette initiative s’ajoute à celles de grands groupes comme la Société Générale, qui développe des projets similaires à plus petite échelle. Ces acteurs misent sur l’innovation pour combler le retard européen, tout en respectant les contraintes réglementaires imposées par le cadre MiCA.
Un équilibre difficile entre innovation et contrôle
Le refus opposé par la BCE aux propositions de Bruegel illustre les tensions entre innovation financière et préservation de la stabilité économique. D’un côté, les défenseurs des stablecoins en euros estiment que l’Europe doit agir rapidement pour ne pas se laisser distancer par les États-Unis, où des projets comme le GENIUS Act accélèrent le développement des actifs numériques. De l’autre, la BCE privilégie la prudence, craignant que l’assouplissement des règles ne fragilise le système financier européen.
Ce débat dépasse le cadre strict des cryptomonnaies. Il interroge la capacité de l’Europe à conserver sa souveraineté monétaire dans un monde où les paiements numériques gagnent en importance. Pour l’instant, la BCE a choisi de renforcer le contrôle plutôt que de favoriser l’émergence de nouveaux acteurs, quitte à prendre le risque d’une marginalisation progressive de l’euro dans l’écosystème des actifs numériques.
Dans ce contexte, l’équilibre entre innovation et sécurité financière restera au cœur des discussions. L’Europe devra choisir entre risquer de perdre des parts de marché dans les paiements numériques ou accepter de revoir ses priorités pour attirer de nouveaux acteurs. Une chose est sûre : le débat sur l’avenir des stablecoins en euros n’est pas près de s’éteindre.
Un stablecoin est une cryptomonnaie dont la valeur est adossée à un actif stable, comme une monnaie fiduciaire (dollar, euro). Pour l’Europe, il représente un enjeu stratégique pour concurrencer la domination du dollar dans les paiements numériques et préserver la souveraineté monétaire. Cependant, son développement soulève des questions de stabilité financière, d’où la prudence de la BCE.
L’euro numérique est une monnaie digitale de banque centrale (MNBC), émise et garantie par la BCE. Un stablecoin en euros, en revanche, est émis par des acteurs privés et repose sur des actifs de réserve. La BCE préfère développer l’euro numérique, car il lui permet de conserver un contrôle total sur la monnaie, contrairement aux stablecoins privés qui échappent en partie à sa supervision.