La Securities and Exchange Commission (SEC) a finalement décidé de reporter le lancement de son cadre expérimental dédié aux actions tokenisées, initialement prévu pour faciliter leur négociation sous forme numérique. Selon Cryptoast, cette suspension intervient après que des divergences internes au sein de l’autorité de régulation américaine ont été signalées, ainsi que des critiques émanant d’experts du secteur et d’anciens régulateurs.
Ce qu'il faut retenir
- La SEC a reporté le lancement de son cadre expérimental sur les actions tokenisées, initialement prévu la semaine dernière.
- Des dissensions internes au sein de la SEC et des critiques externes ont contribué à ce retard.
- L’un des points de blocage concerne la possibilité d’autoriser des actions tokenisées sans l’approbation des entreprises concernées.
- Des experts s’inquiètent des risques liés à l’anonymat des détenteurs de ces tokens, évoquant des possibilités de détournement par des entités sanctionnées.
- La commissaire Hester Peirce a tempéré les attentes en précisant que ce cadre se limiterait aux titres déjà existants.
Comme l’a révélé Bloomberg le 23 mai 2026, le projet de la SEC, qui devait permettre aux plateformes d’échanger des actions sous forme de tokens, a pris du retard. Ce revirement s’explique notamment par les réticences des régulateurs face à l’idée d’autoriser des actions tokenisées non validées par les entreprises émettrices. Cette approche, jugée risquée par plusieurs observateurs, pourrait en effet ouvrir la porte à des utilisations frauduleuses ou à des détournements de dividendes.
Parmi les détracteurs du projet figure Austin Campbell, professeur à la NYU Stern School of Business. Selon lui, l’obligation de verser des dividendes sans connaître l’identité des détenteurs de tokens pourrait permettre à des entités sanctionnées, comme la Corée du Nord, de percevoir ces revenus. « On ne peut pas verser de dividendes sans savoir qui est le propriétaire du token, car il pourrait s'agir des Nord-Coréens. C’est ouvrir la boîte de Pandore », a-t-il déclaré.
D’autres acteurs du marché ont également exprimé leurs réserves. Joe Saluzzi, associé chez Themis Trading, a indiqué que ses clients ne seraient pas intéressés par un trading disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, tandis que Amanda Fisher, ancienne responsable de la SEC sous l’administration Biden, a souligné les « implications préoccupantes » que ce cadre pourrait avoir pour les dirigeants d’entreprise.
« Gardez à l'esprit que j'ai toujours pensé que sa portée serait limitée et qu'il faciliterait uniquement le trading de représentations numériques des mêmes titres de participation sous-jacents qu'un investisseur pourrait acheter aujourd'hui sur le marché secondaire, et non de titres synthétiques. »
— Hester Peirce, commissaire à la SEC, sur X le 22 mai 2026
La commissaire Peirce, connue pour ses positions plutôt favorables aux innovations financières, a tenu à modérer les attentes autour de ce projet. Dans un message publié sur X, elle a rappelé que ce cadre expérimental ne devait servir qu’à faciliter l’échange de tokens représentant des actions déjà existantes, et non à créer des titres synthétiques ou des produits dérivés. Autrement dit, il ne s’agirait que d’une numérisation des actifs traditionnels, et non d’une innovation radicale.
Cette position contraste avec les craintes exprimées par certains experts, qui craignent que le projet ne devienne un outil de contournement des réglementations existantes. Le débat autour des actions tokenisées n’est pas nouveau, mais il prend une dimension nouvelle avec l’implication de la SEC. En effet, jusqu’à présent, ces actifs étaient principalement échangés sur des plateformes spécialisées, souvent en dehors du cadre réglementaire strict des marchés traditionnels.
Les actions tokenisées, qui consistent à représenter des actions d’entreprises sous forme de tokens sur une blockchain, suscitent depuis plusieurs années un vif intérêt. Elles offrent notamment la possibilité de fractionner la détention d’une action et de faciliter les échanges transfrontaliers. Cependant, leur régulation reste un sujet épineux, car elles brouillent les frontières entre les actifs financiers traditionnels et les cryptomonnaies.
Un projet controversé depuis ses débuts
Comme l’a souligné Cryptoast dans son analyse précédente, les avantages des actions tokenisées sont contrebalancés par des risques majeurs. L’un des principaux points de friction réside dans la question de la propriété des tokens. Sans mécanisme robuste d’identification des détenteurs, il devient difficile, voire impossible, de garantir que les dividendes ou les droits de vote sont versés aux bonnes personnes. Cela pose un problème de conformité avec les réglementations anti-blanchiment et de lutte contre le financement du terrorisme.
Par ailleurs, certains observateurs s’interrogent sur l’intérêt réel de ce cadre expérimental. Si les tokens ne font que reproduire des actions déjà cotées en bourse, à quoi bon créer une nouvelle infrastructure ? La réponse pourrait résider dans la réduction des coûts de transaction ou dans l’ouverture des marchés à de nouveaux investisseurs, notamment dans des régions où l’accès aux marchés financiers est limité. Mais ces arguments peinent encore à convaincre les régulateurs les plus sceptiques.
Dans ce contexte, le report annoncé par la SEC n’est pas une surprise totale. Il reflète les tensions internes au sein de l’autorité de régulation, où certains défendent une approche plus ouverte à l’innovation, tandis que d’autres prônent une prudence maximale. Ces dissensions ne sont pas nouvelles : elles illustrent les défis auxquels sont confrontées les autorités financières dans un secteur en pleine mutation.
Un équilibre difficile à trouver entre innovation et protection des investisseurs
Les actions tokenisées ne sont qu’une facette d’un mouvement plus large de tokenisation des actifs financiers. Depuis 2021, ce concept suscite un engouement croissant, porté par la blockchain et les smart contracts. Pourtant, son adoption à grande échelle se heurte à des obstacles réglementaires et techniques. La SEC, en tant que principal régulateur des marchés américains, joue un rôle clé dans cette équation.
Si le cadre expérimental devait finalement être lancé, il serait probablement soumis à des conditions strictes. Les plateformes autorisées devraient notamment mettre en place des mécanismes de conformité solides pour identifier leurs utilisateurs et empêcher les utilisations frauduleuses. Ces exigences pourraient limiter l’attractivité du projet, mais elles sont nécessaires pour éviter que les actions tokenisées ne deviennent un nouveau terrain de jeu pour les fraudeurs.
Pour l’instant, la SEC n’a pas communiqué de nouvelle date pour le lancement de ce cadre. Les observateurs s’attendent à ce que l’autorité de régulation prenne le temps de consultations supplémentaires avec les acteurs du marché et les autres régulateurs avant de trancher. Une chose est sûre : le débat sur la régulation des actifs tokenisés est loin d’être clos.
En définitive, cette affaire illustre les défis auxquels sont confrontées les autorités financières face à l’essor des actifs numériques. Entre innovation et protection des investisseurs, le curseur doit être finement ajusté. Pour l’heure, la SEC semble avoir choisi la prudence. Affaire à suivre.
Une action tokenisée est une représentation numérique d’une action d’entreprise, enregistrée sur une blockchain. Elle permet de fractionner la détention d’une action et de faciliter les échanges, tout en offrant une traçabilité grâce à la technologie des registres distribués.
La SEC craint notamment que l’anonymat des détenteurs de tokens ne permette des détournements, comme le versement de dividendes à des entités sanctionnées. Elle redoute aussi que ces actifs ne soient utilisés pour créer des titres synthétiques non régulés.