Se laisser absorber par son téléphone pendant une heure sans même s’en rendre compte, puis réaliser que le temps a filé sans que l’on ait accompli quoi que ce soit. Ce scénario, devenu banal, illustre une transformation profonde de notre rapport au temps et à la concentration, selon Courrier International, qui republie cet article initialement publié le 29 janvier 2026 dans le cadre de sa journée spéciale « Portes ouvertes ».

À l’ère où les réseaux sociaux et les notifications se succèdent sans interruption, notre capacité à nous concentrer s’effrite. Entre les vidéos qui défilent, les messages qui s’enchaînent et les sollicitations permanentes, notre attention, autrefois considérée comme une ressource inépuisable, devient une denrée rare. Une étude récente, menée par la pédagogue spécialiste en neurosciences Marta Romo, met en lumière les mécanismes de cette fragmentation cognitive et ses conséquences sur notre bien-être.

Ce qu'il faut retenir

  • Le scroll sur les réseaux sociaux fonctionne comme une machine à sous : l’imprévisibilité des récompenses (vidéos, likes) maintient notre cerveau en état d’alerte permanente, libérant des doses de dopamine qui épuisent notre capacité à nous reposer.
  • Le « résidu d’attention », concept développé par la psychologue Sophie Leroy, désigne la part de notre concentration restée accrochée à une tâche précédente, même après un changement d’activité. Ce phénomène altère notre mémoire et notre capacité à nous concentrer.
  • Selon le philosophe Gregorio Luri, l’attention pourrait devenir demain le critère différenciant entre les individus, au même titre que le quotient intellectuel.
  • Les technologies ne sont pas en soi responsables de cette perte d’attention, mais elles agissent comme des amplificateurs de nos habitudes, nous éloignant de l’instant présent.
  • Prendre soin de son attention n’est pas un luxe, mais une nécessité : elle est le fondement de la créativité, de la réflexion et du repos.

Le piège du scroll : une machine à sous pour le cerveau

Le geste de faire défiler indéfiniment les écrans de son téléphone, ou « scroller », est devenu une activité quotidienne pour des millions de personnes. Pourtant, ce mécanisme, conçu pour capter notre attention, repose sur un principe bien connu des casinos : l’imprévisibilité des récompenses. Comme l’explique Marta Romo dans son ouvrage « Hiperdesconexión » (Roca Editorial, 2025), « le scroll fonctionne comme une machine à sous : nous ne savons pas à quel moment va surgir la vidéo qui va nous faire rire ou l’info qui va nous toucher, mais c’est l’attente qui nous maintient scotchés devant l’écran ».

Cette attente active notre système de récompense cérébrale, libérant de la dopamine à chaque stimulus inattendu. Résultat : notre cerveau, excité en permanence, peine à trouver le repos. Une sensation de fatigue cognitive s’installe, décrite par de nombreux utilisateurs comme un épuisement sans effort physique apparent. « Nous risquons de vivre une fatigue cognitive permanente, cette sensation que rien ne se termine jamais et que tout réclame notre attention en même temps », précise Marta Romo.

Le « résidu d’attention » : quand notre esprit s’éparpille

Chaque fois que nous passons d’une tâche à une autre, une partie de notre attention reste bloquée sur la première activité. Ce phénomène, baptisé « résidu d’attention » par la psychologue Sophie Leroy, enseignante en management à l’université de Washington, explique pourquoi il nous est si difficile de nous concentrer pleinement sur une seule chose. Dans les cas les plus extrêmes, cette fragmentation peut entraîner une perte de mémoire, une incapacité à se concentrer longtemps et même des difficultés à raconter de manière cohérente ce que l’on a vécu.

Ce morcellement de l’attention n’est pas anodin. Il remet en cause notre capacité à lire un livre, à suivre une conversation approfondie ou à mener des activités nécessitant un effort intellectuel soutenu. Selon Gregorio Luri, philosophe espagnol cité par Courrier International, l’attention pourrait bien devenir « le nouveau quotient intellectuel », le critère qui distinguera demain les individus les uns des autres.

L’attention, clé de notre équilibre émotionnel et intellectuel

Prendre soin de son attention n’est pas un simple luxe, mais une nécessité. Comme le souligne Marta Romo, « l’attention est aux fondements de la créativité, de l’art, de la réflexion et du repos. C’est elle qui nous permet de nous concentrer pour atteindre nos objectifs, de trouver des solutions aux problèmes ou de nous sentir bien dans notre peau ». La bonne nouvelle ? Contrairement à une idée reçue, notre cerveau est malléable. Nous pouvons apprendre à mieux gérer notre attention, à condition de prendre conscience du problème.

La solution ne réside pas dans une déconnexion totale, mais dans un réapprentissage de notre rapport aux technologies. « La solution n’est pas de déconnecter, car nous ne sommes pas des machines. C’est d’apprendre à se connecter davantage, mais avec la vie », propose Marta Romo. Cela implique de reconnaître que les écrans ne sont pas des coupables, mais des outils qui amplifient nos habitudes – y compris les plus néfastes.

Le vol de présence : quand les écrans nous volent l’instant

En privilégiant les échanges de messages vocaux superficiels aux conversations téléphoniques approfondies, ou en nous plongeant dans nos téléphones au restaurant ou dans les transports, nous ne perdons pas seulement du temps. Nous perdons de la présence. Autant dire que nous vivons une époque paradoxale : hyperconnectés, nous sommes aussi profondément absents à ce qui nous entoure. Dans le métro, au restaurant ou en réunion, la scène est partout la même : des têtes penchées sur des écrans, comme un symptôme d’une société en quête permanente de distraction.

Cette absence à soi et aux autres a un coût. Elle nous prive des expériences enrichissantes qui naissent des interactions réelles, de la contemplation ou même de l’ennui – cet état souvent décrié, mais essentiel à la créativité et à l’introspection. « La révolution la plus silencieuse commence par l’acte le plus radical qui soit : prêter attention à la personne en face de nous », rappelle Marta Romo. Une invitation à ralentir, à observer et à savourer l’instant présent.

Et maintenant ?

Face à cette fragmentation de l’attention, des initiatives émergent pour encourager une utilisation plus consciente des technologies. Certaines applications proposent désormais des outils de suivi du temps d’écran, tandis que des programmes de méditation ou de « digital detox » se multiplient. Reste à voir si ces solutions parviendront à inverser la tendance, alors que les géants du numérique continuent de perfectionner leurs algorithmes pour capter toujours plus notre attention. Une chose est sûre : la prise de conscience individuelle sera déterminante dans les mois à venir.

Ce débat dépasse le cadre technologique. Il touche à notre rapport au temps, à la productivité et, in fine, à notre qualité de vie. Comme le rappelait John Lennon, « la vie, c’est ce qui arrive quand on est en train de prévoir autre chose ». Aujourd’hui, force est de constater que nous passons une partie croissante de notre existence à prévoir autre chose… sur un écran. Peut-être que le vrai luxe de demain ne sera pas le temps, mais l’attention – cette capacité à être pleinement là, où que l’on soit.

Le « résidu d’attention », concept développé par la psychologue Sophie Leroy, désigne la part de notre concentration qui reste accrochée à une tâche précédente, même après un changement d’activité. Pour l’éviter, il est conseillé de prendre des pauses entre deux tâches, de limiter le multitâche et de pratiquer des activités nécessitant une attention soutenue, comme la lecture ou la méditation.

Non. Si les réseaux sociaux amplifient le phénomène, la perte d’attention est aussi liée à nos propres habitudes et à la pression sociale pour être toujours connecté. Les technologies ne sont pas coupables en soi, mais elles rendent plus visibles et plus immédiats les mécanismes qui fragmentent notre attention.