Selon Euronews FR, les 0,1 % des individus les plus fortunés au monde détiennent des avoirs offshore non imposés dépassant les richesses cumulées de 4,1 milliards de personnes, soit la moitié la plus pauvre de la planète. Cette situation, détaillée dans un rapport d’Oxfam publié cette semaine, met en lumière l’ampleur persistante de l’évasion fiscale à l’échelle mondiale, une décennie après les révélations des Panama Papers.
Ce qu'il faut retenir
- 2 840 milliards de dollars (2 470 milliards d’euros) d’avoirs non imposés détenus par les 0,1 % les plus riches, soit davantage que les avoirs des 4,1 milliards de personnes les plus pauvres.
- Les 0,01 % du sommet concentrent à eux seuls 1 770 milliards de dollars (1 530 milliards d’euros) dans des paradis fiscaux.
- La Grèce perd 47 % de ses recettes d’impôt sur les sociétés, le taux le plus élevé d’Europe, devant l’Allemagne (29 %) et l’Estonie (24 %).
- Les pays du Sud global peinent à accéder aux données sur les avoirs offshore en raison de systèmes complexes et coûteux.
- Une Convention-cadre de l’ONU sur la coopération fiscale internationale est en négociation jusqu’en 2027 pour renforcer la transparence.
Une richesse offshore équivalente à l’économie britannique
D’après l’analyse d’Oxfam, environ 3 550 milliards de dollars (3 080 milliards d’euros) de patrimoine privé échappent à l’impôt et aux déclarations dans des paradis fiscaux. Cette somme représente presque l’intégralité du PIB britannique et plus du double du produit intérieur brut cumulé des 44 pays les moins développés du monde. Christian Hallum, responsable de la fiscalité chez Oxfam, a déclaré à Euronews FR que ces avoirs dissimulés ne relèvent pas d’une simple « comptabilité astucieuse », mais illustrent un « problème de pouvoir et d’impunité » pour les ultra-riches.
Le rapport souligne que les 0,1 % les plus riches détiennent à eux seuls 80 % des fonds non imposés offshore, soit 2 840 milliards de dollars. Une infime minorité, les 0,01 % du sommet, concentre même 1 770 milliards de dollars de ces avoirs. Selon Hallum, « les ultra-riches ont les moyens de s’offrir les services de gérants de fortune et de comptables capables de concevoir des montages toujours plus sophistiqués pour échapper à l’impôt ».
Un système offshore toujours aussi résistant malgré les promesses
En 2023, la richesse financière totale placée offshore était estimée à 13 250 milliards de dollars (11 510 milliards d’euros), soit 12,48 % du PIB mondial. Cependant, la part non imposée de ces avoirs s’est stabilisée autour de 3,2 % depuis. Oxfam appelle désormais les dirigeants du G7 et le gouvernement britannique à instaurer des impôts permanents et progressifs sur la fortune des ultra-riches. Ces recettes pourraient être cruciales pour financer la lutte contre la pauvreté, la transition écologique et le renforcement des services publics, souvent en crise.
Interrogé sur l’efficacité d’un impôt sur la fortune face à l’évasion fiscale offshore, Christian Hallum a répondu que « un impôt sur la fortune ne résout pas le problème de l’offshore, mais que les pertes liées aux paradis fiscaux sont indissociables des inégalités extrêmes ». Il a ajouté : « Pour s’attaquer à ce modèle économique, il faut accroître la transparence financière et traiter l’extrême inégalité qui alimente la demande pour les services des paradis fiscaux. C’est pourquoi nous avons besoin d’un impôt sur la fortune des ultra-riches. »
Les pays en développement pris au piège des paradis fiscaux
L’un des principaux freins à la lutte contre l’évasion fiscale réside dans la mise en œuvre inégale du système d’échange automatique d’informations (EAI). Bien que 126 juridictions aient adhéré à la norme commune de déclaration (CRS) l’an dernier, dont des centres majeurs comme Singapour et les Îles Vierges britanniques, de nombreux pays du Sud global restent exclus. Hallum a expliqué à Euronews FR que l’exigence de « réciprocité » impose aux pays en développement de déployer des systèmes complexes pour identifier les bénéficiaires effectifs et transmettre des données avant de pouvoir recevoir des informations sur leurs propres citoyens.
Le cas du Ghana est emblématique : le pays a signé la CRS en 2014 mais n’a commencé à recevoir des données qu’en 2022, après avoir investi environ 1 million de dollars (862 800 euros) pour développer les infrastructures nécessaires. Ce fardeau technique et financier empêche des administrations déjà fragilisées d’accéder à des informations essentielles pour récupérer des recettes fiscales perdues.
Vers une gouvernance fiscale mondiale plus inclusive ?
Face à l’ampleur persistante de l’évasion fiscale, une dynamique internationale s’est engagée pour réformer la gouvernance fiscale. En novembre 2024, les États membres des Nations unies ont approuvé les termes de référence d’une Convention-cadre de l’ONU sur la coopération fiscale internationale. Les négociations formelles ont débuté début 2025 et doivent s’achever en 2027, avec pour objectif de construire un système plus inclusif que celui actuellement piloté par l’OCDE. Hallum a souligné que de nombreux gouvernements du Sud global se montrent plus déterminés que leurs homologues du Nord à réclamer davantage de transparence, une partie des richesses offshore étant systématiquement dirigée vers les pays les plus riches.
Oxfam réclame, en plus d’un impôt sur la fortune, la création d’un registre mondial des actifs pour cartographier les bénéficiaires effectifs entre les juridictions. L’organisation propose également l’ouverture de registres publics afin de « lever le voile sur les sociétés écrans et les trusts » qui dissimulent des biens immobiliers et d’autres actifs. Selon Hallum, ces mesures, combinées à un investissement accru dans les administrations fiscales, permettraient de rendre l’évasion fiscale structurellement plus difficile et d’assurer une contribution équitable des ultra-riches.
En Europe, la Grèce en tête des pertes fiscales liées aux paradis fiscaux
Si l’analyse d’Oxfam se concentre sur les avoirs non imposés, l’Atlas du monde offshore, élaboré par l’Observatoire européen de la fiscalité et le Centre norvégien de recherche sur la fiscalité, offre un éclairage sur l’ensemble des richesses placées offshore en Europe. Les estimations révèlent que la Grèce affiche, parmi les membres de l’UE, le volume le plus important de richesses offshore rapporté à la taille de son économie, soit environ 80 % de son PIB. Ce pays perd également 47 % de ses recettes d’impôt sur les sociétés, le taux le plus élevé d’Europe, devant l’Allemagne (29 %) et l’Estonie (24 %).
La France et le Royaume-Uni suivent dans ce classement, avec chacun environ 16 % de pertes estimées. La majeure partie des avoirs grecs serait détenue en Suisse, qui reste l’un des principaux centres d’accueil de fortunes offshore, aux côtés du Luxembourg, de Chypre et des îles Anglo-Normandes. Ces données illustrent la persistance des flux financiers opaques au sein même de l’Union européenne, malgré les efforts de l’OCDE pour renforcer la transparence.
Selon Christian Hallum d’Oxfam, « les paradis fiscaux offrent un modèle économique solide car les ultra-riches peuvent s’offrir des services hautement spécialisés pour concevoir des montages juridiques toujours plus complexes. Tant que les inégalités extrêmes perdureront, la demande pour ces structures restera forte, malgré les réformes partielles mises en place. »
