On connaît Elton John ou Daft Punk, mais qui se souvient des Musclés ou des Blues Brothers ? Selon nos confreres de Libération, ces formations, bien que n’ayant jamais existé en tant que groupes réels, ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de la musique. Créées pour des émissions télévisées, des films ou même des canulars, ces « fausses » formations ont parfois connu un succès bien plus grand que certains artistes authentiques.

Ce qu'il faut retenir

  • 1,2 milliard de streams : c’est le nombre d’écoutes cumulées par le groupe fictif KPop Demon Hunters, créé pour un jeu vidéo sud-coréen.
  • Les Blues Brothers, personnages interprétés par Dan Aykroyd et John Belushi dans le film de 1980, ont inspiré une vraie tournée mondiale avec des musiciens de renom.
  • Gorillaz, projet musical imaginé par Damon Albarn et Jamie Hewlett en 1998, a vendu plus de 30 millions de disques malgré son statut de « groupe virtuel ».
  • Les Musclés, trio fictif issu d’un feuilleton français des années 1980, ont connu un tube avec « Les Détectives », vendu à plus de 500 000 exemplaires.
  • Les canulars musicaux, comme celui du groupe The Chipmunks en 1958 ou The Residents (dont l’identité réelle reste inconnue), continuent de fasciner les amateurs de musique.

Des personnages devenus icônes : les Blues Brothers

Inspirés par un sketch du Saturday Night Live diffusé en 1978, les Blues Brothers ont été popularisés par le film Les Blues Brothers (1980), réalisé par John Landis. Dan Aykroyd, co-scénariste du film, et John Belushi, son partenaire à l’écran, ont donné vie à ces personnages : Jake Blues, un ex-détenu et chef d’un groupe de blues, et son frère Elwood. Le film, tourné en seulement six semaines pour un budget modeste de 17 millions de dollars, est devenu un classique du cinéma musical. « Nous voulions rendre hommage au rhythm and blues de Chicago », a déclaré Dan Aykroyd à Rolling Stone en 2015. « Mais personne ne s’attendait à ce que les personnages deviennent aussi populaires. »

Contrairement à une idée reçue, les Blues Brothers ne se sont pas limités à une carrière cinématographique. Après la sortie du film, une tournée mondiale a été organisée, réunissant des musiciens de blues de légende comme Steve Cropper, Donald « Duck » Dunn ou encore Matt « Guitar » Murphy. Entre 1980 et 2023, le groupe a donné plus de 2 000 concerts, attirant près de 5 millions de spectateurs. En 2022, une nouvelle tournée, intitulée Blues Brothers: The Next Generation, a été lancée avec des artistes comme le chanteur Kenny Wayne Shepherd. Le groupe fictif a ainsi généré plus de 100 millions de dollars de revenus, bien au-delà du budget initial du film.

Gorillaz : l’art de la musique virtuelle

Créé en 1998 par Damon Albarn, leader de Blur, et l’artiste visuel Jamie Hewlett, Gorillaz est sans doute l’exemple le plus abouti de groupe fictif devenu phénomène culturel. Leur premier album, Gorillaz, sorti en 2001, a été un succès planétaire, atteignant la première place des ventes dans plusieurs pays. Avec des tubes comme « Clint Eastwood » ou « Feel Good Inc. », le groupe a vendu plus de 30 millions de disques et remporté deux Grammy Awards. Pourtant, aucun de ses membres n’a jamais existé : les voix sont interprétées par des chanteurs invités (comme Del the Funky Homosapien ou 2D, interprété par Albarn lui-même), tandis que les visuels sont dessinés par Hewlett.

Gorillaz a su se réinventer à chaque album, intégrant des influences variées : hip-hop, punk, musique électronique ou même pop japonaise. Leur dernier opus, Cracker Island (2023), a été salué par la critique pour son mélange de genres et ses collaborations avec des artistes comme Beck ou Bad Bunny. « Nous voulions créer quelque chose qui dépasse le simple concept de groupe de musique », a expliqué Jamie Hewlett dans une interview pour The Guardian. « Gorillaz, c’est une expérience visuelle et sonore, une façon de repenser la musique. »

Le groupe a également marqué l’histoire par ses concerts virtuels, comme celui organisé dans le jeu vidéo Fortnite en 2021, qui a attiré plus de 12 millions de spectateurs en ligne. Une performance qui a confirmé leur statut de pionniers dans l’utilisation des nouvelles technologies pour diffuser leur art.

Les Musclés : le tube inattendu d’un feuilleton

Difficile d’imaginer aujourd’hui que les Musclés, trio de détectives fictifs issu de la série télévisée Les Musclés (diffusée entre 1989 et 1991 sur TF1), aient pu connaître un tel succès musical. Pourtant, leur single « Les Détectives », sorti en 1990, s’est écoulé à plus de 500 000 exemplaires en France, devenant un tube de l’été. Le groupe était composé des acteurs principaux de la série : Jean-Luc Reichmann (Rico), Christian Vadim (Ludo) et Arielle Semenoff (Mimi).

Contrairement aux Blues Brothers ou à Gorillaz, les Musclés n’ont pas survécu à la fin de leur série. Pourtant, leur chanson reste un symbole des années 1990 en France, souvent citée dans les classements des tubes oubliés qui ont marqué la décennie. « À l’époque, on ne se rendait pas compte de l’impact que ça aurait », a confié Jean-Luc Reichmann dans une interview pour Le Parisien en 2020. « Aujourd’hui, quand je croise des gens qui me disent qu’ils ont grandi avec cette chanson, ça me touche. »

Le succès des Musclés illustre un phénomène récurrent dans l’industrie musicale française : celui des « tubes éphémères », souvent liés à des émissions ou des événements médiatiques. Selon une étude de la Sacem, près de 20 % des titres classés dans le Top 50 français entre 1980 et 2000 étaient liés à des projets télévisuels ou cinématographiques.

KPop Demon Hunters : quand un jeu vidéo crée un groupe

L’un des exemples les plus récents de groupe fictif devenu viral est celui des KPop Demon Hunters, créé en 2021 par le studio sud-coréen Nexon pour promouvoir son jeu mobile Demon Hunters. Le groupe, composé de cinq personnages aux designs manga, a rapidement gagné en popularité, notamment grâce à des clips animés et des performances virtuelles. En moins de deux ans, leurs morceaux ont cumulé plus de 1,2 milliard de streams sur les plateformes comme Spotify ou YouTube.

Leur succès a surpris les observateurs du secteur. « Nous ne nous attendions pas à ce que le groupe ait un tel impact », a déclaré Kim Ji-hoon, directeur marketing de Nexon, dans un communiqué. « Mais les fans de K-pop sont habitués à consommer de la musique de manière virtuelle. Les personnages sont devenus des icônes à part entière. »

Les KPop Demon Hunters ont même été invités à se produire lors d’un événement virtuel en Corée du Sud en 2022, attirant plus de 500 000 spectateurs en ligne. Leur musique, mélange de pop coréenne et d’électro, a été produite par des compositeurs renommés comme Park Jin-young, fondateur du label JYP Entertainment. Une preuve que les groupes fictifs peuvent désormais rivaliser avec les artistes traditionnels en termes de popularité et de revenus.

Les canulars musicaux : une tradition vieille de plusieurs décennies

L’idée de créer un groupe fictif pour tromper le public n’est pas nouvelle. En 1958, le producteur Ross Bagdasarian a imaginé The Chipmunks, un trio de souris chanteuses dont les voix étaient accélérées pour donner un effet comique. Le groupe a connu un succès immédiat, avec des tubes comme « The Chipmunk Song », qui a atteint la première place du Billboard américain. Bagdasarian a même remporté un Grammy Award pour ce canular musical.

Un autre exemple célèbre est celui de The Residents, un groupe mystérieux dont l’identité réelle reste inconnue à ce jour. Depuis leur apparition en 1972, ils ont sorti plus de 60 albums et réalisé des performances scéniques toujours aussi énigmatiques. Leur album Meet The Residents (1974) est souvent cité comme l’un des disques les plus avant-gardistes de l’histoire de la musique expérimentale. « Nous ne voulons pas être connus, nous voulons que notre musique parle pour elle-même », a déclaré un membre anonyme du groupe dans une rare interview accordée à The Wire en 2010.

Ces canulars musicaux soulèvent une question : pourquoi le public est-il si fasciné par les groupes fictifs ? Selon le sociologue de la musique Pierre-Emmanuel Dauzat, « les groupes imaginaires offrent une échappatoire à la réalité. Ils permettent aux fans de s’identifier à des personnages, tout en consommant une musique qui n’existe pas vraiment. C’est une forme de rêve éveillé. »

Et maintenant ?

Avec l’essor des technologies comme l’intelligence artificielle et les concerts virtuels, les groupes fictifs pourraient bien devenir la norme dans l’industrie musicale. Plusieurs projets sont déjà en développement, notamment aux États-Unis et en Corée du Sud, où des studios explorent la création de groupes entièrement animés ou générés par IA. Une chose est sûre : tant que le public sera en quête de nouveauté et d’évasion, les faux groupes continueront de faire partie de notre paysage musical.

Pour les artistes traditionnels, cette tendance pose un défi : comment rivaliser avec des personnages qui n’ont pas de limites créatives ? La réponse pourrait bien résider dans une hybridation entre musique réelle et virtuelle, comme l’a fait Gorillaz depuis plus de 25 ans.

Une certitude : l’histoire des groupes fictifs n’en est qu’à ses débuts. Entre canulars, projets marketing et expériences artistiques, ces formations continueront de surprendre et de fasciner. Reste à voir si, un jour, l’un d’eux parviendra à remporter un Grammy Award en tant que « meilleur groupe »…

D’un point de vue juridique et commercial, oui. Gorillaz a signé des contrats avec des maisons de disques, a remporté des récompenses et a même été nominé aux Grammy Awards dans la catégorie « meilleur album ». Leur statut de groupe virtuel ne les empêche pas d’être reconnus comme des artistes à part entière, au même titre que n’importe quel autre groupe. La Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) en France, par exemple, traite les groupes fictifs comme n’importe quel autre artiste pour les droits d’auteur et les royalties.

Quelques tentatives ont eu lieu, mais avec des résultats mitigés. En 2016, le groupe virtuel The Liberation of UFO, créé pour un film japonais, a organisé une tournée avec des musiciens humains pour promouvoir sa musique. Le projet a attiré l’attention, mais n’a pas connu de succès durable. D’autres groupes, comme Daft Punk avant leur séparation, ont joué sur le mystère de leur identité tout en restant des musiciens « réels ». Aujourd’hui, avec l’essor de l’IA, des groupes entièrement générés par ordinateur pourraient bien tenter de franchir le pas, brouillant encore davantage les frontières entre fiction et réalité.