Ce qui se passe dans les abysses océaniques pourrait bien bouleverser les projections climatiques actuelles. Selon Futura Sciences, des équipes de chercheurs viennent de montrer que le réchauffement des eaux profondes contribue à une élévation du niveau de la mer plus rapide que prévu, obligeant à réviser les modèles climatiques. Une découverte qui s’appuie sur des observations inédites, notamment autour de l’Antarctique, où des masses d’eau chaude menacent les plateformes glaciaires.

Ce qu'il faut retenir

  • Le réchauffement des grands fonds marins expliquerait une montée du niveau de la mer de 0,4 millimètre par an, soit 10 % de l’élévation globale enregistrée depuis 2016.
  • Les océans stockent 90 % de la chaleur excédentaire générée par les émissions de gaz à effet de serre, et l’océan Austral en absorbe la majeure partie.
  • Une étude internationale a confirmé le déplacement d’une masse d’eau chaude, l’« eau profonde circumpolaire », vers les côtes antarctiques, accélérant la fonte des glaces.
  • Les modèles climatiques sous-estiment depuis des années l’impact des profondeurs océaniques, faute de données suffisantes.
  • Des techniques innovantes, comme l’apprentissage automatique ou les balises sur requins, permettent désormais d’explorer des zones jusqu’alors inaccessibles.

L’océan profond, un territoire encore largement méconnu

Au-delà de 2 000 mètres de profondeur commence une zone inexplorée qui couvre la majorité du volume océanique terrestre. Selon Futura Sciences, cette région, qui s’étend jusqu’à 11 000 mètres dans la fosse des Mariannes, reste un mystère pour les scientifiques. Seules les bouées Deep Argo, capables de descendre à 6 000 mètres, commencent à fournir des données fiables. Pourtant, l’océan profond joue un rôle clé dans la régulation du climat, en stockant la chaleur et le carbone.

Les quelque 4 000 bouées Argo classiques, en service depuis vingt ans, ne couvrent que les 2 000 premiers mètres. Leur nombre reste insuffisant pour évaluer précisément les variations de température et de salinité dans les abysses. Une lacune que des techniques alternatives, comme l’utilisation de balises sur requins développées par l’université de Miami, tentent de combler. Ces prédateurs marins, équipés de capteurs, permettent de recueillir des données dans des zones autrement inaccessibles.

Des modèles climatiques pris de vitesse par la réalité

Pendant des années, les scientifiques ont été confrontés à un paradoxe : les modèles climatiques peinaient à expliquer une accélération de la montée des eaux observée depuis 2016. D’après Futura Sciences, des chercheurs du Laboratoire d’études géophysiques et océanographiques spatiales (Legos) de Toulouse ont résolu l’énigme en intégrant les données des profondeurs océaniques dans leurs simulations. Leur étude, publiée dans la revue Earth’s Future, révèle que le réchauffement des eaux profondes est responsable d’une élévation du niveau de la mer de 0,4 mm/an.

Cette découverte s’appuie sur une technique de réanalyse, qui reconstitue l’évolution des variables océaniques à partir de données historiques. Les chercheurs ont ainsi comblé le « trou » dans les modèles, qui ne prenaient pas en compte les variations thermiques des abysses. Un travail qui pourrait conduire à une refonte des projections climatiques actuelles.

L’Antarctique, épicentre d’un bouleversement climatique

Une autre étude, menée par l’Institut océanographique Scripps et l’université de Californie à Los Angeles, confirme une tendance alarmante : le déplacement de l’eau profonde circumpolaire vers le plateau continental antarctique. Publiée dans Communications Earth & Environment, cette recherche s’appuie sur l’analyse de données combinées, issues de flotteurs Argo et de relevés historiques par navires. Résultat : une masse d’eau chaude, autrefois cantonnée aux profondeurs, s’infiltre désormais sous les plateformes glaciaires, accélérant leur fonte.

« Ce n’est plus un scénario futuriste évoqué par les modèles, mais un phénomène actuel, » souligne Joshua Lanham, chercheur à l’université de Cambridge. L’océan Austral, qui absorbe l’essentiel de la chaleur excédentaire, joue un rôle central dans ce processus. Son réchauffement pourrait déstabiliser des calottes glaciaires contenant assez d’eau douce pour faire monter le niveau de la mer de 58 mètres à l’échelle mondiale – un potentiel qui ne se réaliserait qu’à très long terme, mais qui illustre l’ampleur des enjeux.

Des conséquences qui dépassent la seule élévation des eaux

Les implications de ces découvertes vont bien au-delà de la montée des eaux. Selon Futura Sciences, le déplacement des masses d’eau chaude perturbe la circulation océanique mondiale, affectant la distribution de la chaleur, du carbone et des nutriments. L’océan Austral, par exemple, est un acteur clé dans le stockage du CO₂ atmosphérique. Toute modification de ses courants pourrait donc amplifier le réchauffement climatique.

Les plateformes glaciaires antarctiques, qui retiennent les calottes continentales, sont particulièrement vulnérables. Leur affaiblissement accélère le transfert de glace vers l’océan, un phénomène déjà observé dans certaines régions de l’Antarctique occidental. « Chaque dixième de degré compte », rappelle un océanographe cité par Futura Sciences, soulignant l’urgence d’agir pour limiter les émissions de gaz à effet de serre.

Et maintenant ?

Les prochaines années seront cruciales pour affiner les modèles climatiques et anticiper les impacts de ces découvertes. Les scientifiques appellent à un déploiement accru de capteurs dans les abysses, notamment via les bouées Deep Argo et les balises animales. Une initiative qui pourrait être renforcée d’ici 2030, date à laquelle les Nations unies doivent présenter un nouveau bilan des progrès réalisés dans le cadre de l’Accord de Paris. En attendant, la communauté internationale reste en alerte : les océans, ces géants endormis, pourraient bien avoir le dernier mot sur l’avenir du climat.

Les chercheurs insistent également sur la nécessité de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. « Le temps des demi-mesures est révolu », avertit un climatologue interrogé par Futura Sciences. Une conclusion qui s’impose d’autant plus que les océans, déjà fragilisés, pourraient amplifier les effets du réchauffement bien au-delà de ce que prévoient les scénarios actuels.

Les modèles climatiques se basent principalement sur les données disponibles, or les profondeurs océaniques restent difficiles à explorer. Jusqu’à récemment, les scientifiques ne disposaient que de mesures ponctuelles, réalisées par des navires une fois par décennie. Les nouvelles technologies, comme les bouées Deep Argo ou les balises sur requins, commencent seulement à combler ces lacunes.

Une plateforme glaciaire est une extension flottante d’un glacier continental, qui s’avance sur l’océan. Une calotte glaciaire, comme celle de l’Antarctique, est une masse de glace épaisse de plusieurs kilomètres, reposant sur un socle rocheux. La fonte des plateformes n’affecte pas directement le niveau de la mer, mais leur effondrement accélère l’écoulement des glaciers continentaux, contribuant à la montée des eaux.