Le système de paiement européen s’apprête à connaître sa plus grande mutation depuis des décennies, avec le projet d’euro numérique porté par la Banque centrale européenne (BCE). Selon Euronews FR, cette initiative, conçue pour coexister avec les billets et les services des banques commerciales, pourrait redéfinir les habitudes de paiement des Européens dès 2029, à condition que la législation soit adoptée d’ici la fin de l’année 2026.
Ce qu'il faut retenir
- L’euro numérique, monnaie électronique soutenue par la BCE, vise à renforcer la souveraineté monétaire de l’UE face aux acteurs privés comme Visa et Mastercard.
- Les banques commerciales, menées par la Fédération bancaire française, s’opposent farouchement au projet, craignant une concurrence déloyale.
- Un eurodéputé espagnol, Fernando Navarrete Rojas (PPE), bloque actuellement le processus législatif au Parlement européen, ralentissant l’adoption du texte.
- Les défenseurs du projet insistent sur la nécessité d’un statut de monnaie légale pour garantir son adoption massive.
- Le vote final au Parlement européen est désormais prévu pour la fin juin 2026, avec une adoption définitive attendue d’ici la fin de l’année.
Un projet né de la volonté d’indépendance monétaire
L’euro numérique, monnaie électronique adossée à la banque centrale, est conçu pour fonctionner en parallèle des billets et des services bancaires traditionnels. Selon la proposition de la Commission européenne, les utilisateurs bénéficieraient d’un porte-monnaie numérique, dont le plafond de dépenses reste à définir, utilisable aussi bien en ligne que hors ligne. Les transactions seraient conçues pour préserver l’anonymat des utilisateurs, un point crucial pour les défenseurs des libertés individuelles. Si le texte législatif est approuvé avant fin 2026, ce portefeuille pourrait entrer en service dès 2029.
Cette initiative s’inscrit dans un contexte de tensions géopolitiques accrues. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, avec une politique commerciale et financière plus agressive envers l’Europe, a accéléré les discussions au sein de l’Union. Lors du Conseil européen de mars 2026, les dirigeants ont fixé une échéance stricte : adopter la législation avant la fin de l’année. La BCE justifie ce projet par la montée en puissance des stablecoins, ces cryptomonnaies privées qui grignotent progressivement le paysage des paiements en Europe.
Autant dire que l’Europe trace une voie médiane, distincte de celle des États-Unis et de la Chine. Washington mise sur une régulation des monnaies stables privées avec la loi GENIUS, tandis que Pékin a déjà déployé son yuan numérique à grande échelle. Bruxelles, elle, veut une solution publique, régulée et souveraine, pour éviter que le contrôle de la monnaie ne tombe entre les mains d’acteurs privés ou d’États étrangers.
Les banques en première ligne contre l’euro numérique
L’opposition au projet est menée par les banques commerciales, qui y voient une menace directe pour leur modèle économique. Lors d’un événement organisé à Bruxelles en avril 2026, Daniel Baal, président de la Fédération bancaire française, a critiqué le projet avec virulence : « L’euro numérique de détail, tel qu’il est conçu actuellement, rompt cet équilibre en faisant de la monnaie de la banque centrale un concurrent direct de la monnaie des banques commerciales », a-t-il déclaré. Une position partagée par Martina Weimert, PDG de Wero, la plateforme européenne de paiement soutenue par les grandes banques. Elle a mis en garde contre une « distorsion de la concurrence » si l’euro numérique obtenait un statut de monnaie légale, obligeant les commerçants à l’accepter au même titre que les billets.
Les partisans du projet balayent ces arguments. Peter Norwood, chercheur à Finance Watch, une organisation européenne à but non lucratif, a ironisé : « C’est comme si l’argent liquide n’existait pas et que l’industrie soutenait que c’était injuste parce que les commerçants doivent l’accepter et que les utilisateurs ne paient pas de frais. » Pour lui, l’argent liquide est un bien public, et l’euro numérique doit en être la version numérique. « Sans le statut de monnaie légale, le projet n’atteindra jamais la masse critique. Si les commerçants ne sont pas obligés de l’accepter, il ne sera pas très répandu et ne garantira pas la disponibilité continue de l’argent public », a-t-il ajouté. La BCE a tenté de désamorcer les tensions en promettant que le secteur privé serait impliqué dans la gestion et la conception de l’euro numérique, les banques commerciales devant agir en tant que fournisseurs de services ultimes, rémunérés pour leurs prestations.
Des craintes qui dépassent le secteur bancaire
L’opposition à l’euro numérique ne se limite pas aux institutions financières. Les défenseurs de la vie privée et les militants de la décentralisation s’inquiètent d’un risque de surveillance accrue des dépenses des citoyens par les gouvernements. Le plafonnement prévu des avoirs individuels n’a pas suffi à les rassurer. Les acteurs du secteur des crypto-monnaies, bien que moins influents en Europe qu’aux États-Unis, expriment également leur méfiance. Ils craignent qu’une monnaie numérique publique ne concurrence les alternatives décentralisées tout en restant sous contrôle institutionnel total.
Fernando Navarrete Rojas, eurodéputé espagnol du Parti populaire européen (PPE), incarne cette opposition. Chargé de piloter le dossier au Parlement européen – la seule institution de l’UE à ne pas avoir encore avancé sur le texte –, il a multiplié les réunions à huis clos pour ralentir le processus. Selon plusieurs sources proches des négociations, il a imposé son point de vue en cherchant à limiter l’euro numérique à une utilisation hors ligne uniquement, arguant qu’une version en ligne entrerait en concurrence directe avec Visa, Mastercard et Wero. Lors d’un événement organisé par la Fédération bancaire française en avril 2026, il a exprimé son scepticisme : « Je regrette que nous ayons peut-être commencé par des éléments qui ne sont pas les plus urgents de l’édifice », a-t-il déclaré. Il a qualifié le statut de monnaie légale d’« arme atomique », estimant qu’il forcerait les acteurs privés à l’utiliser même s’il n’est pas optimal.
Une bataille politique qui se joue au Parlement européen
La position de Navarrete reflète les divisions au sein du PPE, lui-même partagé entre partisans et opposants à l’euro numérique. Les partis de gauche, les sociaux-démocrates, les libéraux et les Verts soutiennent largement le projet, tandis que Navarrete et quelques membres de l’extrême droite adoptent une ligne minoritaire. Deux observateurs des négociations ont décrit son comportement comme « imprévisible » et déterminé à bloquer la législation, allant jusqu’à déclarer en réunion : « Nous n’allons nulle part. »
Face à cette résistance, les gouvernements européens ont tenté de faire pression. En février 2026, le ministre allemand des Finances, Lars Klingbeil, a critiqué ouvertement ceux qui s’opposent à l’euro numérique, les accusant de « nuire à l’Europe ». Cette prise de position visait clairement Navarrete et le PPE. Finalement, la position « offline-only » a été retirée du texte, permettant de débloquer un obstacle majeur. Selon les derniers comptes-rendus de réunions consultés par Euronews FR, les négociations ont gagné en équilibre, même si elles restent complexes.
L’issue de ce bras de fer politique et technique reste incertaine. Une chose est sûre : le sort de l’euro numérique se jouera dans les semaines à venir au Parlement européen, où les lignes continuent de bouger.
Les banques commerciales y voient une menace pour leur modèle économique, tandis que les défenseurs de la vie privée craignent une surveillance accrue. Les acteurs des crypto-monnaies redoutent aussi une concurrence déloyale avec les solutions décentralisées. Enfin, certains eurodéputés, comme Fernando Navarrete, privilégient les solutions privées et considèrent le projet comme non prioritaire.