Selon Euronews FR, l’Union européenne peine à mobiliser son épargne massive de 37 000 milliards d’euros détenue par les ménages pour financer ses entreprises les plus dynamiques. Ce constat, illustré par le choix de Klarna de s’introduire en Bourse à New York plutôt qu’à Francfort, révèle les limites d’un système financier encore trop fragmenté pour rivaliser avec les États-Unis ou la Chine.

Ce qu'il faut retenir

  • L’Europe dispose de 37 000 milliards d’euros d’épargne des ménages, mais peine à les orienter vers le financement des entreprises.
  • Les start-up et scale-up européennes, comme Klarna, se tournent vers les États-Unis pour leurs levées de fonds en raison d’un marché des capitaux plus intégré et moins bureaucratique.
  • Un rapport de Mario Draghi, présenté en automne 2024, estime les besoins annuels de l’UE entre 750 et 800 milliards d’euros pour rester compétitive.
  • La réforme des marchés de capitaux, au cœur de l’Union de l’épargne et de l’investissement (SIU), est bloquée par des divergences techniques entre États membres.
  • L’harmonisation de la supervision des marchés, via le paquet MISP, reste en suspens malgré l’urgence exprimée par la Commission européenne.

Un marché des capitaux européen toujours à la traîne

Le cas de Klarna, la licorne suédoise spécialisée dans les paiements en ligne, qui a choisi New York pour son introduction en Bourse en 2025 plutôt que l’Europe, symbolise les difficultés persistantes de l’UE à attirer ses champions technologiques. Selon Euronews FR, cette décision illustre un problème structurel : l’épargne européenne, bien que colossale, est mal orientée. Malgré des 37 000 milliards d’euros d’épargne des ménages, les entreprises européennes peinent à accéder à des financements adaptés à leur croissance.

Ce paradoxe s’explique par un marché des capitaux encore trop fragmenté. Les opérations transfrontalières y sont coûteuses, longues et administratives, avec des règles qui varient d’un État membre à l’autre. Résultat : les entreprises se financent encore majoritairement via le crédit bancaire, une source de financement moins risquée mais aussi moins innovante. « Ce qu’il nous faut développer, ce sont des sources de financement plus diversifiées », a souligné Verena Ross, présidente de l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA), dans un entretien avec Euronews FR.

L’Europe face à l’urgence de ses investissements stratégiques

Dans un contexte de tensions géopolitiques et de rivalités technologiques accrues, l’UE a impérativement besoin de mobiliser des centaines de milliards d’euros pour des secteurs comme l’intelligence artificielle ou la défense. Un rapport commandé par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, à l’ancien président de la Banque centrale européenne et ex-Premier ministre italien Mario Draghi, et présenté à l’automne 2024, estime que l’Europe doit investir entre 750 et 800 milliards d’euros par an — soit 5 % de son PIB — pour maintenir sa compétitivité face aux États-Unis et à la Chine.

Draghi a mis en garde : « C’est soit on agit, soit c’est une lente agonie ». Selon lui, cette « agonie » résulte de faiblesses structurelles, comme un coût élevé de l’énergie et un marché unique fragmenté, qui rendent le continent moins attractif pour l’investissement et l’innovation. La présidente de la Commission a fait de la compétitivité européenne une priorité, chargeant Draghi de proposer des solutions concrètes — dont la réforme des marchés de capitaux figure en tête.

Les États-Unis, un modèle inaccessible en l’état actuel

Pourquoi les entreprises européennes se tournent-elles vers les États-Unis ? Selon Rebecca Christie, chercheuse principale au sein du laboratoire d’idées bruxellois Bruegel, le marché américain bénéficie de plusieurs atouts structurels. D’abord, une supervision plus centralisée, avec moins de bureaucratie et de tracasseries administratives. Ensuite, l’ancienneté du système fédéral américain et le statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale facilitent l’accès aux capitaux. « Quiconque a besoin de financement a intérêt à aller sur les marchés américains, car c’est là que se trouve l’argent », résume-t-elle.

Un marché des capitaux européen mieux intégré permettrait non seulement de mobiliser davantage de capitaux pour des investissements stratégiques, mais aussi de renforcer le rôle international de l’euro, une autre ambition majeure de l’UE. « Nous devons être attractifs pour les investisseurs étrangers, qu’ils soient américains, asiatiques ou d’ailleurs, et faire en sorte que l’Europe soit une destination pour ces capitaux d’investissement », a déclaré Verena Ross à Euronews FR.

Des réformes bloquées par des divergences nationales

Pourtant, la création d’un marché des capitaux pleinement unifié en Europe reste un chantier de longue haleine. Les négociations sur l’Union de l’épargne et de l’investissement (SIU), un ensemble de propositions législatives en discussion, piétinent en raison de désaccords profonds entre États membres. L’un des textes clés, le paquet MISP (Market Integration and Supervision Package), vise à harmoniser la supervision des marchés, mais aucune position commune n’a encore émergé.

Au printemps 2026, les six plus grandes économies européennes — l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et les Pays-Bas — ont proposé de centraliser certains pouvoirs de supervision au niveau de l’ESMA. Cependant, aucun consensus n’a été trouvé, notamment sur les modalités et le calendrier de cette réforme. « Le problème de l’intégration des marchés de capitaux n’est même pas politique ; il est surtout national », a estimé Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, interrogée par Euronews FR. Elle ajoute : « Je pense qu’il y aura des avancées sur la supervision, mais de nombreux détails seront difficiles à négocier, car les points de vue sont très éloignés. »

Et maintenant ?

Les prochaines étapes dépendront des négociations en cours au sein du Conseil de l’UE et du Parlement européen, où les États membres devront trouver un compromis sur le paquet MISP. Une adoption d’ici fin 2026 permettrait de lancer la réforme, mais le calendrier reste incertain. Parallèlement, la Commission européenne pourrait intensifier ses efforts pour sensibiliser les ménages à l’investissement dans les marchés de capitaux, une piste évoquée dans le rapport Draghi.

Sans avancée significative, l’Europe risque de continuer à perdre des entreprises clés comme Klarna au profit des États-Unis, affaiblissant ainsi sa souveraineté technologique et économique. L’enjeu dépasse la simple réforme financière : il s’agit de redéfinir la place de l’Europe dans un monde où la domination dépend de plus en plus du contrôle des ressources et des savoir-faire.