Avec des incendies de plus en plus proches des zones urbaines, la France pourrait-elle connaître un jour l’enfer vécu par Los Angeles en janvier 2025 ? La question n’est plus rhétorique pour les scientifiques. Selon Futura Sciences, qui publie une analyse exclusive basée sur une expertise collective du CNRS, 70 % des départs de feu surviennent dans les interfaces urbaines – ces zones où bâti et végétation se mêlent dangereusement.
Ce qu’il faut retenir
- En France, la période propice aux incendies pourrait passer de 20 à 30 jours par an d’ici les prochaines décennies sous l’effet du dérèglement climatique.
- Seules 286 des 7 000 communes exposées disposent d’un plan de prévention des risques d’incendie, selon les données du CNRS.
- Le débroussaillement, obligatoire dans 52 départements, reste souvent négligé, favorisant la propagation des flammes.
- Le CNRS recommande d’abandonner le calfeutrage en cas d’incendie, jugé contre-productif, au profit d’évacuations rapides.
Des incendies de plus en plus urbains, un risque amplifié par le climat
L’été 2025 a marqué les esprits avec deux événements majeurs : un incendie près de Marseille en juillet, qui a détruit plusieurs dizaines de logements, et le gigantesque brasier de l’Aude en août, frôlant la ville de Narbonne. Ces sinistres illustrent une tendance lourde : l’extension des zones à risque. « Les interfaces urbaines, où se rencontrent ville et nature, sont devenues les nouveaux foyers de départ des feux », explique Christine Bouisset, géographe au CNRS et coordinatrice de l’étude publiée fin mai 2026.
Cette expertise, fruit d’un travail de dix-sept chercheurs ayant analysé plus de 1 100 publications internationales, s’inscrit dans un contexte climatique alarmant. « Sous l’effet du dérèglement climatique, la saison des feux en France devrait s’allonger, passant de 20 à 30 jours par an », précise la scientifique. Une évolution qui rend urgente la mise en place de stratégies adaptées, avant que des villes comme Paris ou Marseille ne subissent le même sort que Los Angeles, où des quartiers entiers ont été ravagés en début d’année dernière.
Cinq leviers pour éviter le pire, mais une application encore limitée
Pour limiter l’impact de ces incendies, le CNRS identifie cinq leviers concrets. Le premier consiste à limiter l’urbanisation dans les zones à risque. Pourtant, malgré l’obligation légale dans certaines régions, seules 286 communes sur 7 000 exposées disposent d’un plan de prévention des risques d’incendie. « Le manque de moyens, des contraintes techniques ou des résistances politiques expliquent cette lenteur », note Christine Bouisset.
Autre levier essentiel : le débroussaillement. Obligatoire dans 52 départements de l’Hexagone, cette pratique est pourtant souvent négligée. « Un bois sec mal entretenu devient un combustible aussi dangereux que l’essence », rappelle la géographe. Le troisième volet concerne l’aménagement des espaces verts urbains, qui doit intégrer des zones tampons pour freiner la progression des flammes.
Enfin, le quatrième et cinquième leviers portent sur la gestion des incendies en cours. Les chercheurs remettent en cause le calfeutrage, une stratégie autrefois privilégiée qui consiste à enfermer les habitants dans des bâtiments pour les protéger. « Cette pratique encourage des comportements attentistes dangereux, car elle retarde les évacuations », souligne l’étude. À l’inverse, les experts prônent des évacuations rapides et organisées, même si cette approche nécessite une coordination accrue entre les services de secours et les collectivités.
Les mégafeux de 2022 en Gironde, un exemple des dégâts à venir
Pour mesurer l’ampleur des risques encourus, il suffit de se rappeler des incendies de Gironde en 2022. Ces mégafeux avaient entraîné l’évacuation de 36 000 personnes et la destruction de plus de 20 000 hectares. Un bilan qui donne la mesure des dégâts potentiels si des villes densément peuplées étaient touchées. « Ces événements ne sont plus des exceptions, mais des signes avant-coureurs d’un futur où les incendies pourraient devenir la norme en période estivale », avertit l’expertise du CNRS.
Les chercheurs insistent sur la nécessité d’agir à toutes les échelles : individuelle, collective, mais aussi institutionnelle. « La résilience se construit dès maintenant, à travers une gouvernance adaptée et des mesures préventives », insiste Christine Bouisset. Pourtant, malgré l’urgence, la mise en œuvre de ces recommandations reste inégale sur le territoire, freinée par des contraintes budgétaires ou des priorités concurrentes.
Vers une refonte des stratégies de lutte contre les incendies ?
L’expertise du CNRS s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation des politiques de prévention. En France, comme dans d’autres pays méditerranéens, les stratégies traditionnelles de lutte contre les incendies – fondées sur l’extinction systématique des départs de feu – sont aujourd’hui questionnées. Des études récentes, notamment sur les mégafeux canadiens, montrent que cette approche peut parfois aggraver la situation en concentrant les ressources sur des fronts de feu secondaires.
« Il ne s’agit plus seulement de éteindre les incendies, mais de les anticiper », résume Christine Bouisset. Cette approche préventive implique une collaboration renforcée entre scientifiques, collectivités locales et citoyens. Des programmes de sensibilisation, comme celui lancé en Provence-Alpes-Côte d’Azur en 2025, pourraient servir de modèles. « Chaque habitant doit devenir un acteur de sa propre sécurité », conclut la coordinatrice de l’étude.
Un enjeu qui dépasse les frontières
Le phénomène des incendies urbains n’est pas spécifique à la France. Aux États-Unis, les mégafeux de Los Angeles en 2025 ont rappelé l’urgence d’adapter les infrastructures et les plans d’urgence. En Australie, où les feux de brousse sont une menace récurrente, des villes comme Sydney ont déjà intégré des zones tampons végétales autour des quartiers résidentiels. « La France peut s’inspirer de ces exemples, mais doit avant tout adapter les solutions à son contexte local », souligne l’étude du CNRS.
Avec l’allongement des périodes de sécheresse et l’augmentation des températures, le risque de voir des villes françaises confrontées à des incendies majeurs n’est plus une hypothèse. La question n’est plus de savoir si cela arrivera, mais quand. Et surtout, si la France sera prête.
Une interface urbaine désigne une zone où se rencontrent des espaces naturels (forêts, maquis) et des zones bâties (quartiers résidentiels, zones industrielles). Ces secteurs sont particulièrement vulnérables aux incendies, car la végétation peut propager rapidement les flammes vers les habitations. En France, 70 % des départs de feu surviennent dans ces zones, selon l’étude du CNRS.