D’après Courrier International, la plateforme de streaming Netflix aurait, selon des témoignages recueillis par le journaliste américain Will Tavlin, incité certains scénaristes à rendre leurs dialogues plus explicites, afin de permettre aux téléspectateurs de suivre l’intrigue… en regardant ailleurs. Une stratégie qui interroge sur l’équilibre entre accessibilité et qualité narrative, alors que les habitudes de consommation audiovisuelle évoluent rapidement.

Ce qu'il faut retenir

  • Netflix aurait encouragé des scénaristes à adopter des dialogues « auto-explicatifs » pour les téléspectateurs distraits, selon un article de Will Tavlin publié dans la revue N+1.
  • Cette approche a été illustrée par des échanges jugés artificiels, comme dans le film Irish Wish (2024), où les personnages résument leur propre histoire.
  • Des scénaristes comme Danny Brocklehurst ou Joe Barton contestent l’idée d’avoir reçu des consignes claires de la part de Netflix, décrivant la plateforme comme un ensemble de services hétérogènes.
  • Les séries « de prestige » des années 2000, comme Les Soprano ou The Wire, étaient conçues pour une attention soutenue, contrairement aux contenus actuels, souvent consommés en « second écran ».
  • Certains professionnels du secteur, comme James Hamilton, s’inquiètent d’une baisse des exigences narratives au profit d’une accessibilité immédiate.

Des dialogues conçus pour les téléspectateurs distraits

Dans un article détaillé publié par la revue culturelle N+1, le journaliste Will Tavlin révèle que Netflix aurait demandé à des scénaristes de veiller à ce que leurs personnages « annoncent ce qu’ils font », afin de faciliter le suivi par des spectateurs absorbés par d’autres activités. Cette pratique, baptisée « microgenre du visionnage distrait », vise à rendre les contenus compatibles avec un public dont l’attention est fragmentée entre plusieurs écrans.

Les exemples cités sont souvent perçus comme artificiels. Dans Irish Wish (2024), avec Lindsay Lohan, une scène met en scène un personnage déclarant : « On a passé une journée ensemble, avec des paysages spectaculaires et de la pluie romantique, mais ça ne te donne pas le droit de mettre en question mes choix de vie. » avant d’ajouter : « Demain, j’épouse Paul Kennedy. » Une réplique qui résume à elle seule l’intrigue, au cas où le spectateur aurait décroché.

Netflix nie toute consigne explicite, mais la pression existe

Contacté par Courrier International, un chargé de communication de Netflix aurait simplement répondu : « Rien à ajouter là-dessus, mais merci de nous avoir écrit. » Une réponse minimaliste qui contraste avec les témoignages recueillis par Tavlin. Trois anciens scénaristes ayant travaillé pour la plateforme ont en effet nié avoir reçu des directives précises. Danny Brocklehurst, scénariste de plusieurs adaptations de Harlan Coben, affirme : « Personne à Netflix ne nous met la pression pour qu’on fasse des trucs simplistes ou qu’on puisse regarder en scrollant sur son téléphone. »

Joe Barton, créateur des séries Giri/Haji et Black Doves, partage ce point de vue : « Je serais très surpris si un cadre nous disait : “Écris-moi ça n’importe comment.” Netflix n’est pas un bloc monolithique. C’est une énorme société, avec des services très différents. »

L’influence des habitudes de consommation sur la création

Quoi qu’il en soit, les professionnels du secteur reconnaissent que les spectateurs consomment les programmes différemment. James Hamilton, scénariste en chef des séries animées Les Chiens dans l’espace et Jentry Chau, une ado contre les démons, admet : « On se mentirait si on n’admettait pas qu’on a, pour la plupart, du mal à poser notre téléphone quand la télé est allumée. Et qu’on se laisse très facilement distraire. »

Cette réalité pousse certains scénaristes à adapter leurs méthodes. Hamilton ajoute : « Mais je serais très inquiet si un cadre avec qui je travaille s’efforçait de donner aux spectateurs la permission d’être moins attentifs. » Brocklehurst, lui, se revendique de la « vieille école » : « Je déteste l’idée que les gens puissent regarder des séries, et les miennes en particulier, avec le téléphone à la main. On fait de la télévision pour que les gens soient captivés, par la qualité et parce que ça leur fait plaisir. »

Un retour aux dialogues explicatifs, comme à la radio ?

Le phénomène du « visionnage distrait » n’est pas nouveau, comme le souligne le journaliste spécialisé en pop culture Ryan Broderick. Avant l’essor des séries complexes du début des années 2000, les dialogues télévisuels étaient souvent plus explicites, inspirés par la radio. Les séries de l’âge d’or de la télévision, comme The Sopranos, Mad Men ou The Wire, exigeaient une attention soutenue. Elles s’adressaient à un public restreint, souvent abonné à des chaînes câblées comme HBO, et non à une audience massive et multitâche.

Avec l’essor des plateformes de streaming et la multiplication des supports, les créateurs doivent désormais composer avec un public dont l’attention est dispersée. Comme le rappelle Barton : « Plus on a de spectateurs, plus on est obligé d’expliquer davantage pour inclure tout le monde. » Une contrainte qui peut limiter la liberté narrative, mais aussi démocratiser l’accès aux histoires.

Faut-il choisir entre qualité et accessibilité ?

Pour James Hamilton, l’enjeu n’est pas de renoncer à la qualité, mais de trouver un équilibre : « C’est confortable d’avoir en arrière-plan une série ou un film familier vers lequel votre attention peut faire des allers-retours. Ce serait ridicule d’attendre que tout exige une attention totale de tout le monde. »

Brocklehurst abonde dans ce sens : « Une bonne histoire récompense l’attention distraite comme l’attention concentrée. » Il ajoute : « Les gens ont toujours faim d’histoires faites avec nuance, soin et attention au détail, qu’ils en soient conscients ou non. » Une idée partagée par Hamilton, qui refuse l’idée d’une télévision conçue uniquement pour des spectateurs distraits : « On devrait se demander comment inciter les spectateurs à être plus attentifs, pas moins. »

Et maintenant ?

Cette tension entre accessibilité et exigence narrative pourrait s’accentuer avec l’arrivée de nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle, qui permettrait d’adapter dynamiquement les contenus à l’attention du spectateur. Netflix, qui mise déjà sur des formats variés – des séries primées comme Mon petit renne (Golden Globe 2025) à des productions plus légères –, pourrait continuer à segmenter son offre. Reste à voir si cette stratégie parviendra à concilier volume d’audience et qualité artistique.

Ce débat rejoint plus largement celui sur l’évolution des médias à l’ère du numérique. Alors que les écrans envahissent notre quotidien, la question n’est plus seulement de savoir quoi nous regardons, mais comment – et jusqu’où nous sommes prêts à nous laisser distraire.

Il s’agit d’un concept identifié par le journaliste Will Tavlin dans la revue N+1, désignant des contenus conçus pour être suivis en « second écran », c’est-à-dire en parallèle d’une autre activité comme le scroll sur smartphone. Ces œuvres intègrent des dialogues très explicites ou des résumés d’intrigue pour faciliter la compréhension malgré une attention divisée.

Non. Contacté par Courrier International, un représentant de Netflix a simplement répondu : « Rien à ajouter là-dessus, mais merci de nous avoir écrit. » Plusieurs scénaristes ayant travaillé pour la plateforme ont également nié avoir reçu des consignes claires en ce sens, décrivant Netflix comme une structure aux services très variés, où de telles directives ne seraient pas uniformes.