Alors que son mandat à la tête de l'Instance nationale indépendante de réparation (Inirr) touche à sa fin le 31 août 2026, Marie Derain de Vaucresson, sa présidente, alerte sur les orientations retenues par la Conférence des évêques de France (CEF) pour la suite du dispositif de reconnaissance et de réparation des victimes de pédocriminalité au sein de l'Église. Dans un entretien accordé au magazine La Vie et rapporté selon BFM - Faits Divers, elle exprime une « inquiétude » quant à l'évolution du mécanisme, estimant que les premières pistes présentées par les évêques « ébranlent les fondements et les convictions qui m'animent ».
Ce qu'il faut retenir
- Fin du mandat de Marie Derain de Vaucresson le 31 août 2026, après cinq ans à la tête de l'Inirr créée en 2021.
- Les évêques de France ont choisi de réintégrer le dispositif de réparation au sein de l'institution ecclésiale, ce qui, selon la présidente, « redéfinit profondément l'esprit du dispositif ».
- Le nouveau modèle prévoit que les victimes saisissent des cellules d'écoute dans les diocèses, puis soient orientées vers un réseau local d'accompagnants pour les démarches restauratives.
- Marie Derain de Vaucresson critique le nom « Renaître » retenu pour le dispositif, jugé trop « spiritualisant » et éloigné de la distance nécessaire avec l'institution.
- Elle souligne que 1 600 victimes ont déjà saisi l'Inirr depuis sa création, et que toutes celles qui s'adresseront à elle d'ici août bénéficieront des mêmes conditions d'accompagnement.
- La responsable appelle à une immersion des futurs responsables du dispositif au sein de l'Inirr pour s'imprégner de ses principes, notamment l'indépendance totale vis-à-vis de l'Église.
L'annonce des contours du nouveau dispositif par la CEF fin mars 2026 a suscité de vives critiques de la part de collectifs de victimes. Jusqu'à présent, l'Inirr fonctionnait comme une instance totalement indépendante, chargée d'accueillir les témoignages, d'évaluer les demandes de réparation et d'attribuer des indemnisations aux victimes reconnues. Or, avec la réforme envisagée, les victimes devront d'abord s'adresser à des cellules d'écoute implantées directement dans les diocèses, avant d'être orientées vers un accompagnement de proximité. Une organisation qui, pour Marie Derain de Vaucresson, « efface la distance nécessaire entre la victime et l'institution à l'origine de ses souffrances ».
« La clé de voûte, c'est l'indépendance : les victimes doivent pouvoir s'adresser à un tiers, extérieur, et non à l'institution. Réintégrer le dispositif dans les diocèses revient à effacer cette distance. »
Marie Derain de Vaucresson, présidente de l'Inirr
L'actuelle présidente reconnaît que certaines cellules d'écoute ont « parfaitement été au rendez-vous », mais estime que ce n'est « pas du tout généralisé ». Par ailleurs, elle insiste sur un point fondamental : l'indemnisation ne doit pas être perçue comme une « aide charitable », mais comme une « reconnaissance » ouvrant la voie à une réhabilitation. Le nouveau dispositif prévoit en effet que les victimes formulent explicitement leur demande de réparation à l'issue de leur parcours, ce qui, selon elle, risque d'instaurer une forme de subjectivité dans l'attribution des sommes.
Autre sujet de discorde : le choix du nom « Renaître » pour le futur dispositif. Pour Marie Derain de Vaucresson, ce terme introduit une « dimension spiritualisante » qui « replace les victimes dans l'institution » et « empêche cette distance indispensable ». Une critique qui rejoint celles exprimées par plusieurs associations de victimes, pour qui ce vocabulaire renvoie à une logique de rédemption plutôt qu'à une démarche de justice et de réparation.
Alors que son mandat s'achève dans quatre mois, la présidente de l'Inirr regrette de ne pas avoir été « suffisamment comprise ou entendue » par les responsables ecclésiastiques. Pour tenter de transmettre l'expérience accumulée, elle propose que les futurs pilotes du dispositif viennent s'immerger au sein de l'Inirr dans les prochains mois. « Il y a des filets de sécurité à poser, des lignes à ne pas franchir, et une responsabilité collective à assumer », souligne-t-elle. Toutes les victimes qui saisiront encore l'Instance d'ici août seront accompagnées « dans les mêmes conditions que leurs prédécesseurs », assure-t-elle.
Un dispositif né sous haute tension
Créée en 2021 sous la pression des scandales successifs de pédocriminalité au sein de l'Église catholique, l'Inirr avait pour mission de reconnaître les victimes, d'évaluer les préjudices subis et de proposer des indemnisations financières. Depuis sa mise en place, près de 1 600 victimes ont saisi l'Instance, un chiffre qui témoigne de l'ampleur des traumatismes subis. Le montant global des réparations versées reste en revanche confidentiel, l'Inirr communiquant uniquement sur des fourchettes par dossier.
L'indépendance de l'Instance était jusqu'à présent un principe non négociable pour les associations de victimes, qui craignent qu'un retour sous l'égide de l'Église ne remette en cause la neutralité des procédures. « On ne peut pas demander à la victime de se tourner vers ceux qui l'ont fait souffrir », rappelle Marie Derain de Vaucresson. Son inquiétude porte notamment sur le risque d'une moindre transparence dans le traitement des dossiers, voire d'une minimisation des responsabilités institutionnelles.
La Conférence des évêques de France n'a pas encore réagi officiellement aux critiques formulées par la présidente de l'Inirr. Interrogée par La Vie, la CEF n'a pas souhaité commenter ces déclarations, se contentant de rappeler que le nouveau dispositif visait à « simplifier l'accès aux réparations » pour les victimes. Reste à savoir si les ajustements envisagés par les évêques parviendront à concilier les impératifs de proximité géographique et la nécessité de maintenir une distance symbolique et opérationnelle avec les diocèses.
Quoi qu'il en soit, l'enjeu dépasse la seule question de l'organisation administrative. Il s'agit de savoir si l'Église catholique, après des années de scandales et de critiques, parviendra à instaurer un mécanisme de réparation à la fois efficace, transparent et indépendant. Une équation complexe, alors que les attentes des victimes restent immenses et que la défiance envers les institutions est profonde.
L'Inirr est une instance indépendante créée en 2021 pour recevoir les témoignages des victimes de pédocriminalité au sein de l'Église, évaluer leurs préjudices et leur proposer des indemnisations financières. Elle fonctionne sous forme de commission neutre, sans lien hiérarchique avec la hiérarchie ecclésiastique.
Selon les dernières données disponibles, près de 1 600 victimes ont saisi l'Inirr depuis sa création. Le montant total des réparations versées n'est pas communiqué publiquement, mais l'Instance indique que chaque dossier fait l'objet d'une évaluation individualisée.
