Courrier International révèle la situation critique de la Yamuna, l’un des cours d’eau les plus pollués d’Inde, dont les eaux toxiques menacent à la fois l’écosystème et les traditions locales. À New Delhi, la rivière, autrefois symbole de prospérité, concentre aujourd’hui des nappes de mousse industrielle et des déchets urbains, transformant un lieu de culte en une étendue de pollution.
Ce qu'il faut retenir
- La Yamuna, considérée comme sacrée par les hindous, traverse New Delhi sur plus de 20 km, où elle subit une pollution extrême
- Une commission parlementaire indienne a qualifié en 2025 la rivière de « quasi morte » dans la capitale, où toute vie aquatique y est désormais quasi inexistante
- Les pêcheurs locaux, comme Sanjay, voient leurs prises diminuer drastiquement depuis une vingtaine d’années, passant de sacs entiers de poissons à quelques spécimens invendables
- La pression migratoire et l’urbanisation non maîtrisée de New Delhi aggravent la dégradation de la rivière, déjà soumise aux rejets industriels et domestiques
- Malgré ce déclin, des croyants continuent d’y effectuer des rituels, illustrant le paradoxe entre tradition et réalité environnementale
Une rivière autrefois majestueuse
La Yamuna, longée par les rives du fort Rouge et du Vieux Delhi, était autrefois le poumon vert de la capitale indienne. Construits au XVIIe siècle sous l’empire moghol, ces monuments historiques témoignent de l’importance culturelle de la rivière, vénérée par les hindous. Pourtant, son statut de cours d’eau sacré n’a pas suffi à la protéger de la dégradation environnementale.
Selon un rapport de la commission parlementaire publié en 2025, la Yamuna est aujourd’hui « quasi morte » dans le secteur de New Delhi. Cette qualification, rare et alarmante, reflète l’absence quasi totale de vie aquatique, une conséquence directe des rejets massifs de polluants. « Toute forme de vie y est pratiquement impossible », souligne le document, qui pointe du doigt l’impact de l’urbanisation galopante et de l’industrialisation.
Des pêcheurs témoins d’un déclin inexorable
À Kalindi Kunj, un quartier du sud-est de New Delhi, Sanjay, 45 ans, incarne ce déclin. Depuis six heures, il tente de pêcher dans les eaux sombres de la Yamuna, sans succès. « Je n’ai attrapé que trois poissons, et ils ne sont même pas assez gros pour être vendus », explique-t-il en désignant un sac plastique usé. « Il y a une vingtaine d’années, on revenait avec des sacs entiers de poisson. Aujourd’hui, l’eau est polluée. »
Autour de lui, des nappes de mousse toxique flottent à la surface, signe visible de la présence de produits chimiques et de déchets industriels. « Encore quelques mois, et l’eau sera complètement noire », prédit-il. Son témoignage illustre la précarité des communautés locales, dépendantes de la rivière pour leur subsistance, alors que celle-ci se meurt lentement.
Des causes multiples et un cercle vicieux
D’après Manu Bhatnagar, responsable du patrimoine naturel au sein d’une organisation spécialisée, la pression migratoire dans la capitale indienne joue un rôle clé dans cette dégradation. L’afflux massif de population dans les dernières décennies a accru les rejets domestiques, non traités dans leur majorité, ainsi que les effluents industriels déversés directement dans la Yamuna. « New Delhi compte désormais plus de 30 millions d’habitants, et les infrastructures ne suivent pas », précise-t-il.
Les stations d’épuration, insuffisantes, ne parviennent pas à traiter l’intégralité des eaux usées, qui se déversent dans la rivière après un traitement minimal. Les industries situées en amont de Delhi contribuent également à la pollution, rejetant des métaux lourds et des produits chimiques dans le fleuve. « La Yamuna n’est plus en mesure de se régénérer naturellement », ajoute Bhatnagar.
Un paradoxe culturel et religieux
Malgré sa pollution avancée, la Yamuna reste un lieu de pèlerinage pour les hindous. Chaque jour, des croyants s’y rendent pour y effectuer des ablutions ou y disperser les cendres de leurs défunts, en dépit des risques sanitaires évidents. Cette persistance des rituels, malgré la dégradation, soulève des questions sur la manière dont les traditions locales peuvent coexister avec la réalité environnementale.
« C’est un paradoxe frappant », commente un anthropologue spécialiste des religions en Inde. « D’un côté, la Yamuna est une déesse dans l’hindouisme, associée à la pureté et à la prospérité. De l’autre, elle est devenue un égout à ciel ouvert. » Pour autant, les autorités religieuses n’ont pas pris de position officielle sur la question, laissant les fidèles face à un dilemme moral.
Des solutions locales et des initiatives en suspens
Face à l’inaction des pouvoirs publics, certaines associations tentent de sensibiliser la population et de proposer des alternatives. Des campagnes de nettoyage sont organisées régulièrement le long des berges, tandis que des ONG œuvrent pour promouvoir des pratiques agricoles moins polluantes en amont du fleuve. « Chaque geste compte, mais nous manquons de moyens », explique une militante écologiste basée à New Delhi.
Des experts suggèrent également d’intégrer davantage les communautés locales dans la gestion de la rivière. « Les pêcheurs, les agriculteurs et les riverains connaissent la Yamuna mieux que quiconque. Leur expertise pourrait être déterminante pour inverser la tendance », souligne un chercheur en environnement. Reste à savoir si les autorités seront prêtes à les écouter.
La Yamuna, symbole de la tension entre tradition et modernité en Inde, incarne aussi les défis environnementaux auxquels le pays est confronté. Entre urbanisation galopante, industrialisation non régulée et préservation des écosystèmes, son avenir reste incertain. Une chose est sûre : sans actions concrètes et immédiates, elle pourrait disparaître sous nos yeux.
Les principales sources de pollution de la Yamuna à New Delhi sont les rejets domestiques non traités (liés à l’urbanisation massive), les effluents industriels contenant des métaux lourds et des produits chimiques, ainsi que les déchets solides déversés directement dans le fleuve. Selon les experts, les stations d’épuration existantes ne suffisent pas à traiter l’intégralité des eaux usées produites par la capitale indienne, qui compte désormais plus de 30 millions d’habitants.