Le parti tchèque Liberté et démocratie directe (SPD), membre de la coalition au pouvoir à Prague, a annoncé vouloir demander le retrait à Volodymyr Zelensky de l’ordre du Lion blanc, la plus haute distinction d’État tchèque. Selon Jindřich Rajchl, député du SPD, cette initiative s’inspire de la décision prise en mai dernier par le président polonais Karol Nawrocki, qui a privé le président ukrainien de l’ordre de l’Aigle blanc. Euronews FR rapporte cette information.
Ce qu'il faut retenir
- Le SPD, parti membre de la coalition gouvernementale tchèque, propose de retirer l’ordre du Lion blanc à Zelensky pour son soutien à l’UPA, une unité controversée de la Seconde Guerre mondiale.
- Cette initiative fait suite à la décision polonaise de mai 2026 de retirer à Zelensky l’ordre de l’Aigle blanc.
- Volodymyr Zelensky a reçu l’ordre du Lion blanc en 2022 pour son leadership pendant l’invasion russe de l’Ukraine.
- Le différend porte sur l’interprétation de l’histoire de l’UPA, accusée de crimes contre des Polonais, des Juifs et des Tchèques en 1943.
- Le politologue Łukasz Danel estime que ces tensions symboliques ont un impact limité sur la guerre, mais affaiblissent la cohésion de la coalition occidentale.
Une décision motivée par des divergences historiques
L’initiative du SPD s’appuie sur des désaccords persistants entre l’Ukraine et ses voisins d’Europe centrale concernant la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Selon Jindřich Rajchl, la plus haute décoration tchèque ne peut être détenue par une personnalité qui, comme Zelensky, soutient des unités militaires portant le nom de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Cette formation est accusée par la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale d’avoir commis des crimes contre des civils polonais, juifs et tchèques en 1943, notamment dans la région de Volhynie.
Le député tchèque précise que son parti va tenter d’obtenir un appel formel de la Chambre des députés au président Petr Pavel pour acter ce retrait. Le SPD prévoit également d’aborder ce sujet lors des prochaines réunions de la coalition gouvernementale, ce qui pourrait influencer la position officielle de Prague.
Zelensky décoré en 2022 pour son rôle pendant la guerre
Volodymyr Zelensky a reçu l’ordre du Lion blanc en 2022, alors que la Russie venait d’envahir l’Ukraine. Cette distinction lui avait été attribuée en reconnaissance de son leadership en temps de guerre, ainsi que pour sa défense des valeurs démocratiques et de l’indépendance ukrainienne. À l’époque, ce geste symbolisait le soutien de la République tchèque à l’Ukraine face à l’agression russe.
Pourtant, trois ans plus tard, cette décoration devient le symbole d’un conflit mémoriel plus large. Les tensions autour de l’UPA illustrent la difficulté de concilier les récits historiques nationaux dans une région où les interprétations du passé divergent profondément, même entre alliés au sein de l’OTAN et de l’Union européenne.
Un différend historique au cœur des tensions polono-ukrainiennes
La crise actuelle trouve son origine fin mai 2026, lorsque Zelensky a décidé de rebaptiser une unité militaire ukrainienne en l’honneur des « Héros de l’UPA ». Cette décision a immédiatement suscité une réaction polonaise, où les événements de 1943 en Volhynie sont qualifiés de génocide contre la population polonaise. En Ukraine, ces mêmes événements sont davantage présentés comme un conflit armé où les deux parties portent une responsabilité partagée.
Dans la mémoire ukrainienne, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et l’UPA sont surtout perçues comme des mouvements ayant lutté contre l’URSS après la guerre, plutôt que comme des formations exclusivement dirigées contre les Polonais. Cette divergence de perception alimente les tensions diplomatiques entre Kiev et Varsovie, deux pays pourtant alliés dans leur résistance à l’invasion russe.
La réponse ukrainienne : un projet de loi sur le Panthéon national
Face à ces critiques, Volodymyr Zelensky a réaffirmé sa position lors de la Journée de la Constitution ukrainienne, le 28 juin 2026. Il a déposé à la Verkhovna Rada un projet de loi visant à créer un Panthéon national ukrainien, destiné à honorer les personnalités ayant marqué l’histoire du pays. Dans une déclaration publiée sur les réseaux sociaux, il a déclaré :
« Les noms de tous les héros qui ont combattu pour l’Ukraine à travers les siècles et les époques, qui ont inspiré l’Ukraine, seront réunis et inscrits à jamais dans notre histoire, avec une majuscule, en hommage au plus grand respect et à la plus grande attention de l’État ukrainien, qui se respecte, valorise ses citoyens et protège leur droit d’être Ukrainiens. Jamais personne ne pourra nous dicter comment vivre, comment parler, qui aimer, envers qui être reconnaissants ni quels héros honorer. »
Cette initiative s’inscrit dans une volonté plus large de renforcer la mémoire historique ukrainienne et de construire un récit national unifié, résistant aux pressions extérieures. Pour Kiev, la définition des héros nationaux relève exclusivement de l’État et de la société ukrainienne.
Un expert analyse ces tensions comme un « jeu politique »
Selon Łukasz Danel, politologue à l’Université d’économie de Cracovie, ces initiatives symboliques ont peu de chances d’avoir un impact direct sur les décisions institutionnelles. Dans un entretien accordé à Euronews FR, il explique :
« De telles initiatives ont peu de chances d’influer directement sur les décisions des autorités tchèques, en particulier lorsqu’il s’agit de retirer les plus hautes distinctions nationales, qui obéissent à des procédures strictes et revêtent une forte portée symbolique. Leur rôle est avant tout politique : elles servent à mobiliser l’électorat et à construire un certain récit dans le débat public. »
Le chercheur souligne que ces controverses révèlent l’influence persistante de l’histoire et des symboles sur la politique contemporaine en Europe centrale. Même si leurs effets institutionnels restent limités, elles peuvent peser sur le climat des relations internationales et accentuer les divergences d’interprétation du passé entre les États de la région.
Ces tensions, bien que symboliques, rappellent que les guerres mémorielles peuvent parfois peser autant que les conflits armés sur la cohésion des alliances en Europe. Reste à voir si Prague et Kiev parviendront à désamorcer cette crise avant qu’elle n’affecte davantage leurs relations bilatérales.
L’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) est accusée par la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale d’avoir commis des crimes contre des civils polonais, juifs et tchèques en 1943, notamment lors de massacres dans la région de Volhynie. En Ukraine, elle est davantage perçue comme un mouvement ayant lutté contre l’URSS après la Seconde Guerre mondiale. Ces divergences d’interprétation alimentent des tensions mémorielles persistantes.