Alors que les États-Unis réduisent leur présence militaire en Europe et renoncent à déployer des missiles de croisière à longue portée en Allemagne, le continent fait face à un défaut critique de dissuasion face à la Russie. Courrier International détaille, à travers une analyse de spécialistes allemands, les conséquences de cette décision et les limites des solutions européennes en cours de développement.

Ce qu'il faut retenir

  • Les États-Unis ont annoncé en février 2026 le retrait de 5 000 soldats d’Allemagne, sans pour autant compenser par un déploiement de missiles Tomahawk ou similaires.
  • Washington avait pourtant évoqué en 2024 un possible déploiement de missiles de croisière à longue portée, une promesse aujourd’hui abandonnée.
  • Les experts, dont le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius, parlent d’un « gouffre capacitaire » en matière de dissuasion face à Moscou.
  • Les solutions européennes, encore en développement, ne pourront combler ce vide avant plusieurs années, selon Carlo Masala et Fabian Hoffmann.

Un retrait symbolique, mais lourd de conséquences

Le 28 février 2026, dans le cadre de l’opération Epic Fury, un destroyer américain a tiré un missile Tomahawk depuis une position secrète, illustrant la capacité de frappe des États-Unis. Pourtant, cette démonstration de force ne s’accompagne plus d’aucun engagement concret en Europe. Le Pentagone a confirmé en début d’année que le retrait de 5 000 soldats d’Allemagne, entamé en 2025, ne serait pas compensé par l’envoi de missiles de croisière à longue portée, comme cela avait été évoqué en 2024.

Cette décision, accueillie avec une « sérénité apparente » par Berlin, a nonetheless suscité des inquiétudes au sein de la classe politique et militaire allemande. Carlo Masala, expert en sécurité à l’université de la Bundeswehr, n’a pas hésité à qualifier la situation de « gouffre en matière de capacités de dissuasion » face à la Russie. « Cela ne pourra être comblé que plus tard avec des armes européennes, parce que celles-ci sont encore en cours de développement », a-t-il expliqué dans les colonnes de Welt am Sonntag.

L’Allemagne et l’Europe face à leur impuissance capacitaire

Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius (SPD), a repris à son compte le terme de « gouffre capacitaire », soulignant que ce problème n’est pas récent. « On en est conscients », a-t-il déclaré, sans pour autant proposer de solution immédiate. Selon lui, la dépendance européenne aux équipements américains, en matière de missiles de croisière comme de dissuasion nucléaire, reste un point faible structurel.

Fabian Hoffmann, spécialiste allemand des questions militaires, estime que cette situation illustre l’incapacité de l’Europe à prendre en main sa propre défense. « C’est désormais à l’Europe d’agir », a-t-il souligné, tout en reconnaissant que les projets en cours, comme le développement de missiles européens, ne verront le jour qu’à moyen terme. « Bref, on parle ici de plusieurs années », a-t-il résumé. Les observateurs notent que ce retard technologique s’ajoute à des divergences politiques persistantes entre États membres sur la question de la défense européenne.

Un « Figaro à l’allemande » en première ligne

L’analyse de Welt am Sonntag, édition dominicale du quotidien Die Welt, met en lumière les tensions internes à l’Allemagne sur la question de la dissuasion. Fondé en 1948 par les forces militaires britanniques après la Seconde Guerre mondiale, Die Welt est aujourd’hui un pilier de la presse allemande, connu pour ses positions libérales sur le plan économique et conservatrices sur les plans social et sociétal. Son édition dominicale, Welt am Sonntag, figure parmi les médias les plus lus du pays et a joué un rôle clé dans la diffusion de ces analyses.

Les colonnes de Die Welt et de Welt am Sonntag reflètent ainsi un débat plus large en Allemagne : faut-il accélérer l’intégration européenne en matière de défense, ou continuer à miser sur l’alliance transatlantique, malgré ses incertitudes ? Les prises de position des experts interrogés par le journal laissent peu de doute : l’Europe n’a pas les moyens, pour l’instant, de se passer du parapluie américain.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances pourraient faire évoluer la situation. D’abord, les discussions au sein de l’OTAN sur un possible partage des responsabilités en matière de dissuasion, attendues d’ici la fin de l’année 2026. Ensuite, l’avancement des projets européens de missiles de croisière, comme ceux développés dans le cadre de la Coopération structurée permanente (CSP), dont les premiers tests opérationnels sont prévus pour 2027. Enfin, la réponse que l’administration américaine apportera, ou non, aux demandes européennes de garanties sécuritaires. Pour l’heure, rien n’indique que Washington reviendra sur sa décision de ne pas déployer de missiles en Allemagne.

En attendant, l’Europe reste dans l’expectative, consciente que son autonomie stratégique en matière d’armement dépendra autant de ses choix politiques que de ses avancées technologiques. Comme le souligne Carlo Masala, « le temps joue contre nous ».

Plusieurs initiatives sont en cours au niveau européen. Parmi elles, le projet FC/ASW (Future Cruise/Anti-Ship Weapon), mené par la France et le Royaume-Uni, ou encore le développement de missiles à longue portée par l’Allemagne et l’Italie dans le cadre du programme MEADS (Medium Extended Air Defense System). Ces projets, encore en phase de tests, ne devraient pas être opérationnels avant 2027-2028 au plus tôt.