Contrairement aux idées reçues, les arbres les plus hauts des forêts tropicales ne sont pas plus vulnérables à la sécheresse que leurs congénères plus petits. C’est ce que révèle une étude internationale publiée dans l’édition du 2 juillet 2026 du magazine Science, selon Courrier International. Les travaux menés en Malaisie sur des arbres géants de la famille des diptérocarpacées, dont la hauteur varie de 7 à 71 mètres, montrent que ces végétaux développent des adaptations anatomiques leur permettant de compenser les contraintes liées à leur taille.

Ce qu'il faut retenir

  • Les arbres les plus hauts ne ralentissent pas leur croissance lors d’épisodes de sécheresse, contrairement aux hypothèses précédentes.
  • Leur xylème, système vasculaire transportant l’eau, s’élargit avec la hauteur : à 70 mètres, il est deux fois plus large qu’à 10 mètres.
  • Leurs feuilles, plus résilientes**, résistent mieux au stress hydrique que celles des arbres plus petits.
  • Moins de 1 % des arbres les plus grands** stockent plus de la moitié du CO₂ d’une forêt, ce qui en fait des acteurs clés du climat.
  • Les modèles climatiques actuels pourraient surestimer leur vulnérabilité** à la sécheresse, selon les chercheurs.

Cette étude, menée dans la réserve forestière de Kabili-Sepilok sur l’île de Bornéo en 2022, remet en cause une croyance largement répandue chez les botanistes. « L’eau qui circule des racines jusqu’aux feuilles subit une résistance accrue avec la distance parcourue, et la gravité exerce une pression plus forte sur le système vasculaire des arbres à mesure que leur hauteur augmente », explique Earth.com, cité par Courrier International. Pourtant, jusqu’à présent, personne n’avait vérifié concrètement ce qui se passait dans les cimes des plus grands spécimens.

C’est précisément cette lacune que les chercheurs ont comblée. Paulo Bittencourt, écologue forestier à l’université de Cardiff au Royaume-Uni, et son équipe ont prélevé des échantillons de branches et de troncs sur 38 arbres de cinq espèces différentes de diptérocarpacées, des arbres tropicaux dominants en Asie du Sud-Est. En analysant leur anatomie, les scientifiques ont découvert que les arbres les plus hauts compensent leur taille par des adaptations structurelles.

« Les arbres plus grands modifient l’anatomie de leurs feuilles et de leur xylème pour optimiser le transport de l’eau et des nutriments », précise le site australien ConnectSci, relayant les conclusions de l’étude. Ainsi, le xylème – ces vaisseaux conducteurs essentiels – s’élargit à la base des troncs en fonction de la hauteur de l’arbre. « À 70 mètres, son diamètre est deux fois supérieur à celui d’un arbre de 10 mètres », souligne l’étude. Quant aux feuilles, celles situées en hauteur sont dotées d’une résilience accrue : elles supportent un stress hydrique bien plus important avant de flétrir, comparé à leurs homologues situées plus bas dans la canopée.

Ces résultats sont d’autant plus significatifs que les arbres géants, bien que représentant moins de 1 % des individus d’une forêt, jouent un rôle disproportionné dans la capture du dioxyde de carbone. « Ces arbres rares et essentiels stockent à eux seuls plus de la moitié du CO₂ d’un écosystème forestier », rappelle Paulo Bittencourt à ConnectSci. Or, certains modèles climatiques actuels intègrent l’hypothèse selon laquelle ces géants seraient particulièrement menacés par la sécheresse. « Notre étude suggère que cette prédiction pourrait être erronée », affirme le chercheur.

« Ces arbres sont rares et importants, et les prévisions actuelles suggèrent qu’ils sont exposés à un risque accru de mortalité due à la sécheresse. Or, cette prédiction est incluse dans certains modèles du changement climatique, et notre étude suggère qu’elle pourrait être erronée. »
Paulo Bittencourt, écologue forestier à l’université de Cardiff

Cette découverte ouvre de nouvelles perspectives pour la compréhension des écosystèmes forestiers face au réchauffement climatique. Elle pourrait notamment influencer les stratégies de conservation et de gestion des forêts tropicales, où ces arbres géants jouent un rôle écologique et climatique majeur. Pour autant, les chercheurs appellent à la prudence : leurs observations restent limitées à une famille d’arbres en Asie du Sud-Est. « Reste à démontrer que ces mécanismes s’appliquent aussi aux séquoias, aux eucalyptus et aux autres géants des forêts tempérées et boréales », note Earth.com.

Les forêts tropicales, comme celle de Bornéo, sont des réservoirs de biodiversité et des puits de carbone essentiels. Leur capacité à absorber le CO₂ atmosphérique est un enjeu majeur dans la lutte contre le changement climatique. « Comprendre comment les arbres s’adaptent aux stress environnementaux est crucial pour anticiper leur survie à long terme », explique Paulo Bittencourt. Ces travaux pourraient ainsi aider à affiner les projections climatiques et à adapter les politiques de protection des écosystèmes.

Et maintenant ?

Les chercheurs prévoient désormais d’étendre leurs investigations à d’autres espèces d’arbres géants, comme les séquoias de Californie ou les eucalyptus d’Australie, pour vérifier si les mécanismes identifiés à Bornéo s’appliquent ailleurs. Leurs résultats pourraient être publiés d’ici deux à trois ans, selon les premières estimations. En parallèle, des collaborations avec des équipes spécialisées dans la modélisation climatique sont envisagées pour intégrer ces nouvelles données dans les simulations futures.

Cette étude rappelle que la nature, même dans ses formes les plus extrêmes, possède souvent des mécanismes d’adaptation insoupçonnés. Elle invite aussi à reconsidérer certaines hypothèses sur la vulnérabilité des écosystèmes face aux changements environnementaux, sans pour autant minimiser les défis posés par la sécheresse et le réchauffement.

L’enjeu est double : mieux protéger ces géants forestiers, dont dépendent des millions d’espèces, tout en affinant notre compréhension des interactions entre climat et végétation. Car, comme le soulignent les auteurs, « chaque arbre compte » dans l’équilibre global de la planète.

La théorie reposait sur le principe physique selon lequel l’eau doit parcourir une plus grande distance dans les arbres hauts, ce qui augmente la résistance à son transport et la pression exercée par la gravité sur les vaisseaux conducteurs. Cette hypothèse, bien que logique, n’avait jamais été vérifiée empiriquement avant les travaux de Paulo Bittencourt et son équipe.