Dans l’Amazonie colombienne, à la frontière avec le Brésil et le Pérou, un collectif de jeunes du peuple murui fait entendre sa voix à travers un medium inattendu : le rap. Selon Courrier International, qui reprend un reportage d’El País, le groupe Son de la Selva rappe en langue murui, une première pour une génération qui cherche à concilier modernité et héritage ancestral.
Ce qu'il faut retenir
- Un groupe de rap en langue murui, une première portée par des jeunes de 20 à 25 ans, originaires de Leticia, en Amazonie colombienne, à la triple frontière avec le Brésil et le Pérou.
- Le collectif, composé de six membres, dont Héctor Morales (alias « HM »), s’interroge sur la légitimité de leur projet avant de se lancer.
- Une aînée du village a validé leur démarche en comparant leur créativité à celle des oiseaux, rappelant que les Murui ont « toujours chanté ».
- Le rap en langues autochtones existe depuis des décennies, mais il est ici porté par une nouvelle génération, rompant avec les stéréotypes culturels.
- Le groupe s’inscrit dans une dynamique de préservation linguistique et culturelle, tout en s’ouvrant à des influences musicales modernes.
Un projet né d’une question existentielle
Héctor Morales, 22 ans, fait partie des fondateurs de Son de la Selva. Avant de se lancer, lui et ses cinq compagnons se sont interrogés : avaient-ils le droit de rapper en murui, la langue de leurs ancêtres et du « Père créateur », comme le rapporte El País ? Pour répondre à cette interrogation, ils ont consulté une aînée de leur communauté, installée à Leticia, sur la route du kilomètre 11. « Si même les oiseaux usent de leur créativité pour imiter le chant d’autres espèces, pourquoi devrait-on se priver de chanter ce qu’il nous plaît ? » leur a-t-elle répondu, selon la retranscription du quotidien espagnol.
Cette réponse a levé leurs doutes. Leur projet n’était ni une trahison des traditions murui, ni une simple fantaisie passagère. « On a ça dans le sang. Les Murui sont un peuple qui a toujours chanté », a affirmé Héctor Morales à El País. Une conviction qui a donné naissance à Son de la Selva, un groupe où le flow hip-hop rencontre les sonorités ancestrales.
Leticia, porte d’entrée de l’Amazonie colombienne
Leur village se situe à Leticia, ville colombienne enclavée entre le Brésil et le Pérou, au cœur d’une région où les frontières politiques s’effacent devant l’immensité de la forêt. Ce territoire, marqué par la présence des peuples autochtones, est aussi un carrefour culturel et linguistique. La langue murui, parlée par environ 15 000 personnes réparties entre la Colombie, le Pérou et le Brésil, y est encore largement utilisée au quotidien.
Pourtant, comme beaucoup de langues autochtones, elle est menacée par l’assimilation culturelle et la domination des langues dominantes. C’est précisément ce risque que Son de la Selva entend combattre, en utilisant le rap comme outil de transmission et de revitalisation. « Les Murui sont un peuple qui a toujours chanté », rappelle Héctor Morales. Leur démarche s’inscrit donc dans une logique de continuité historique, tout en s’adaptant aux codes musicaux contemporains.
Le rap autochtone, une tradition revisitée
Bien que le rap en langue murui soit une nouveauté pour les auditeurs extérieurs, il s’inscrit dans une tradition plus large de musiques autochtones qui intègrent des rythmes modernes. « Le rap en langue autochtone existe depuis bien longtemps », souligne El País. Cependant, il est rarement porté par des jeunes issus des milieux urbains, comme c’est le cas pour Son de la Selva.
Leur musique, à la fois ancrée dans les sonorités traditionnelles et influencée par le hip-hop, reflète cette dualité. Les textes, écrits en murui, abordent des thèmes universels — l’identité, la résistance, l’appartenance — tout en puisant dans le répertoire mythologique et spirituel du peuple murui. Une façon de rappeler que leur combat n’est pas seulement musical, mais aussi politique et culturel.
Un défi à la fois artistique et social
Pour Son de la Selva, le défi est double : convaincre leur communauté que leur projet est légitime, et toucher un public plus large au-delà des frontières amazoniennes. Leur démarche a déjà suscité des réactions contrastées. Certains y voient une trahison, d’autres une opportunité de moderniser leur culture sans la renier. « Former un groupe de rap avec cinq autres jeunes de la communauté murui n’était finalement pas une idée si saugrenue », confie Héctor Morales à El País.
Leur musique est disponible sur les plateformes numériques, où elle commence à trouver un écho. Les réseaux sociaux ont joué un rôle clé dans la diffusion de leur travail, permettant à des auditeurs du monde entier de découvrir leur univers. Une visibilité qui dépasse largement les limites de leur village, mais qui soulève aussi des questions sur l’authenticité de leur démarche.
Pour l’instant, Son de la Selva incarne une jeunesse en quête d’équilibre entre tradition et modernité. Leur rap, à la fois ancré dans le passé et résolument tourné vers l’avenir, pose une question simple : comment faire vivre une langue et une culture sans les enfermer dans un musée ? Leur réponse, à travers des beats et des textes, pourrait bien inspirer bien au-delà des rives de l’Amazonie.
Contrairement à d’autres groupes de rap autochtone, Son de la Selva est composé de jeunes issus d’un milieu urbain, à Leticia, et non de zones rurales. Leur musique intègre des influences hip-hop tout en restant profondément ancrée dans la langue et les traditions murui, ce qui en fait un projet à la fois moderne et ancré dans l’histoire du peuple.
Oui, comme beaucoup de langues autochtones, le murui est menacé par l’assimilation culturelle et la domination des langues dominantes (espagnol, portugais). Selon les estimations, environ 15 000 personnes le parlent encore, principalement dans les communautés rurales. Des initiatives comme celle de Son de la Selva visent justement à le préserver en l’utilisant dans des contextes modernes.