« Je suis venu tuer un meurtrier. » C’est par cette phrase, prononcée devant témoins le 25 mai 1926 à Paris, que Samuel Schwarzbard justifia l’assassinat de Symon Petlioura, ancien président de la République populaire d’Ukraine. Selon Ouest France, l’événement s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu, alors que la France venait tout juste de reconnaître l’URSS — une décision que Moscou allait exploiter pour redorer son image internationale à travers un procès très médiatisé.

Ce qu'il faut retenir

  • Symon Petlioura, 47 ans, président ukrainien en exil, fut abattu en pleine rue à Paris le 25 mai 1926, il y a exactement cent ans.
  • Son meurtrier, Samuel Schwarzbard, justifia son acte en déclarant : « Je suis venu tuer un meurtrier. »
  • Schwarzbard, un Juif d’origine ukrainienne, accusait Petlioura d’avoir été complice de pogroms contre les Juifs pendant la guerre civile ukrainienne.
  • Le procès de Schwarzbard, finalement acquitté, devint un enjeu diplomatique lorsque l’URSS chercha à en tirer profit pour améliorer sa réputation.
  • La France avait reconnu l’URSS quelques mois plus tôt, en octobre 1924, une décision qui irritait une partie de l’opinion publique.

Un exil politique et une figure controversée

Symon Petlioura, figure centrale de la République populaire d’Ukraine (1917-1921), dut s’exiler après l’invasion soviétique de 1920. Selon les archives consultées par Ouest France, il trouva refuge à Paris, où il continua à militer pour l’indépendance de son pays, alors sous domination soviétique. Son parcours, marqué par la guerre et la défaite, en fit une cible pour ses détracteurs, mais aussi un symbole pour ses partisans.

La communauté juive d’Europe de l’Est, en particulier, lui reprochait d’avoir toléré — voire encouragé — les violences antisémites perpétrées par certaines factions de l’armée ukrainienne pendant la guerre civile. Ces accusations, bien que contestées par les historiens, pesèrent lourdement dans le procès de Schwarzbard.

L’assassinat en pleine rue et les motivations du meurtrier

Le 25 mai 1926, vers 14 heures, Symon Petlioura fut abattu à l’angle des rues Racine et Montparnasse, à Paris. Son meurtrier, Samuel Schwarzbard, un horloger d’origine ukrainienne établi en France, agissait seul. Selon les témoignages recueillis lors du procès, Schwarzbard avait préparé son acte pendant des mois, déterminé à venger les victimes des pogroms attribués à Petlioura.

Dans sa déposition, Schwarzbard affirma : « Je ne suis pas un assassin. Je suis un justicier. » Il reconnut immédiatement son geste et se rendit aux autorités, convaincu que la justice française le comprendrait. Pourtant, l’affaire allait rapidement dépasser le cadre judiciaire pour devenir une bataille diplomatique.

Un procès instrumentalisé par l’URSS

Le procès de Samuel Schwarzbard s’ouvrit le 18 octobre 1927, un an et demi après les faits. Selon Ouest France, l’URSS y vit une opportunité de discréditer Petlioura, alors que la France venait de reconnaître le régime soviétique en octobre 1924. Moscou dépêcha une délégation officielle pour suivre le procès, tandis que la presse internationale couvrait l’événement.

Les avocats de Schwarzbard, dont le célèbre Henry Torrès, plaidèrent la légitime défense morale, soulignant l’impunité dont bénéficiait Petlioura pour les pogroms. De son côté, la défense de Petlioura tenta de minimiser son rôle dans ces violences, sans succès. Le 26 octobre 1927, après seulement une journée de délibéré, le jury acquitta Schwarzbard à l’unanimité.

Les répercussions internationales et la mémoire de l’événement

L’acquittement de Schwarzbard fut salué par une partie de l’opinion publique, notamment parmi les intellectuels et les militants anti-soviétiques. Cependant, il provoqua aussi des tensions diplomatiques. Selon les archives diplomatiques citées par Ouest France, l’URSS utilisa le procès pour présenter la France comme un pays accueillant des criminels de guerre, tout en se présentant elle-même comme une puissance protectrice des minorités.

Côté ukrainien, l’assassinat de Petlioura marqua la fin d’une époque. Son héritage politique, déjà fragile, fut éclipsé par sa mort violente. Aujourd’hui, cent ans après les faits, l’événement reste un symbole des violences de la guerre civile ukrainienne et des luttes pour l’indépendance du pays.

Et maintenant ?

Cent ans après l’assassinat de Symon Petlioura, la question de sa mémoire historique reste sensible en Ukraine comme en France. Les archives de l’époque continuent d’être étudiées, et des débats persistent sur son rôle réel dans les pogroms. Pour l’Ukraine, cette période trouble de son histoire est aujourd’hui évoquée dans le cadre de la guerre contre la Russie, qui a commencé en 2014 et s’est intensifiée en 2022. Reste à voir si de nouvelles recherches historiques pourraient apporter des éclairages inédits sur ces événements.

Cette affaire rappelle aussi comment un procès, même centré sur un crime individuel, peut devenir un enjeu géopolitique. Aujourd’hui, alors que les relations entre la France et la Russie traversent une nouvelle crise, l’histoire de Petlioura et Schwarzbard pourrait-elle inspirer une relecture des conflits du passé ?